HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Communautés dans l'espace urbain— 1

Objet du débat —
Une approche anthropologique des affiliations communautaires, de la cohésion sociale et de l'écologie dans les espaces urbains.

20 janvier 2020
Gentrification et communauté latino dans une ville américaine

Arlene Davila
Barrio Dreams.
Puerto Ricans, Latinos, and the Neoliberal City,

Berkeley, University of California Press, 2004

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Davila (Arlene)

Voici les raisons pour lesquelles j'ai choisi de programmer cet ouvrage consacré au quartier hispanique, El Barrio, de East Harlem à New York. Les recherches actuelles en anthropologie urbaine relèvent de l'anthropologie appliquée à l'action politique, économique et sociale et animée par une logique de spécialiste intervenant pour analyser des problèmes sociaux et orienter l'action publique, anthropologie appliquée qui se rapproche de près ou de loin du journalisme éclairé. Les publications qui ont fait date dans ce domaine ne présentent pas au lecteur, en général, de nouvelles méthodes d'enquête ou de nouvelles approches théoriques, mais les problèmes sociaux liés à la pauvreté et aux migrations de population, les questions sanitaires liées à la pollution industrielle, les problèmes politiques liés au communautarisme, etc. Or ce n'est pas ici notre objet; je m'efforce de mettre au programme de ce séminaire des ouvrages relevant de l'anthropologie générale qui soient certes le produit d'une enquête ethnographiquement située, mais non pas la réponse d'un expert à un problème de société.

Les études sur le Barrio de East Harlem sont un grand classique des sciences sociales américaines. En 1992 vivaient 120.000 Portoricains dans ce qui est le plus grand barrio de la côte est des États-Unis. Ils résidaient pour la plupart dans deux cents blocs de logements sociaux bâtis par la ville de New York dans les années trente. L'extrême pauvreté générait une économie de survie fondée sur le trafic de drogue décrite dans une étude classique relevant de l'anthropologie de l'urgence et des situations extrêmes, In Search of Respect. Selling Crack in El Barrio (1996) de Philippe Bourgois; il en existe une traduction française. Mais ce n'est pas notre sujet, et si vous choisissez d'étudier l'ouvrage de Arlene Davila pour votre travail écrit, vous devez vous abstenir de citer Bourgois, ce serait hors sujet, et vous concentrer sur Davila.

Dans les années 1990 dans El Barrio s'accroît une pénurie de logements sociaux (incendies, insalubrité), tandis que démarre la gentrification (embourgeoisement) dans certaines poches du quartier où les logements sont rénovés et mis aux normes, loués à de nouveaux résidents venus d'ailleurs et dont les loyers sont inabordables pour les gens du quartier. Aujourd'hui, El Barrio propose à ses visiteurs des parcs et des restaurants, de nouvelles boutiques tendance s'installent, de luxueux condominiums sont construits, des immeubles rénovés embauchent des concierges en uniforme: la bourgeoisie new-yorkaise est en passe de coloniser East Harlem.

Arlene Davila étudie à la fois les conséquences de la gentrification, l'embourgeoisement du quartier, et la résilience de la culture latino. L'ethnographie qu'elle a recueillie croise des entretiens, le récit d'événements locaux, l'observation des activités communautaires et l'histoire du quartier. Elle étudie le rôle des associations à but non lucratif (non-profit organizations) dans la privatisation du bâti et la commercialisation de l'espace visuel par la publicité. L'un des thèmes principaux de son enquête est le rôle de ce qu'on nomme en américain race and ethnicity dans la création d'espaces publics. Race and ethnicity, c'est «la couleur de peau et l'origine ethnique» des habitants du barrio. Elle montre comment la culture de Puerto Rico est utilisée comme un produit d'appel pour développer le tourisme. Elle analyse le rapport de forces entre la communauté hispanique (the community power), qui s'exprime visuellement dans le Street Art, et les entreprises privées (the corporate power) concrétisées dans l'omniprésence des panneaux publicitaires dans la rue, deux pouvoirs qui exercent des influences contraires sur la gentrification. Elle décrit comment par exemple El Museo del Barrio, institution locale née des combats politiques identitaires des années soixante, tend à abandonner des projets culturels inspirés des préoccupations locales (bottom-up ethnic and class concerns) en faveur d'une approche multiculturelle et néolibérale répondant aux attentes des nouveaux habitants et visiteurs embourgeoisés.

Lecture complémentaire

Zaire Z. Dinzey-Flores, Review Essay: Latinos as protagonists in American urban history and planning practice, Journal of Urban History, Vol.34 No.4, May 2008, pp.731–744.