HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

La culture, instrument politique
entre patrimoine ethnique et gentrification

20 janvier 2020

Arlene Davila
Barrio Dreams.
Puerto Ricans, Latinos, and the Neoliberal City,

Berkeley, University of California Press, 2004

La Ville a toujours occupé une place centrale dans l'anthropologie classique pourtant centrée sur le monde rural; la ville était le lieu du pouvoir économique (villes marchés) et politique (villes royales). Néanmoins, l'anthropologie classique, jusqu'aux années 1970, était centrée sur des sociétés rurales (paysans), ou qui vivaient dans la forêt (aborigènes). L'anthropologie urbaine est une création récente, dans les années 1970, contemporaine de l'anthropologie médicale avec laquelle elle partage la caractéristique d'être une discipline appliquée à l'action politique, économique et sociale et animée par une logique de spécialiste intervenant pour analyser des problèmes sociaux et orienter l'action publique.

Nées dans le cadre de l'anthropologie culturelle américaine, les recherches anthropologiques en milieu urbain sont fondées sur une interprétation politique du concept de culture. C'est à la ville que la culture définie comme un ensemble d'activités et d'institutions intellectuelles, artisanales ou artistiques trouve rassemblées les ressources et les compétences nécessaires pour répondre à la demande de clients (patrons en anglais) riches et influents. La ville est traditionnellement le lieu d'où rayonnent les politiques publiques et le mécénat (patronage), et c'est en ce sens qu'elle était étudiée dans l'anthropologie classique; par exemple dans Negara de Clifford Geertz, célèbre étude d'une capitale royale (cf. Lectures archivées).

Ce rappel historique était nécessaire pour interpréter correctement le concept de culture, ensemble d'activités et d'institutions intellectuelles, artisanales ou artistiques, dans le livre de Arlène Davila, et pour interpréter plus particulièrement le titre du chapitre Trois: Empowered Culture? Davila éprouve une certaine gêne qui la conduit à mettre plusieurs fois le mot “culture” entre guillemets (entre autres pp.9,10,12,15,26,61,125,211). Elle justifie l'emploi des guillemets comme le ferait Pierre Bourdieu: I place culture in quotation marks to foreground the variety of manifestations within the range of cultural entrepreneurial strategies and discourses promoted by corporations, residents, and government policies (p.9). Bref, la culture serait un ensemble de stratégies formulées par les acteurs locaux pour conserver et enrichir un capital symbolique au sens de Bourdieu (cultural capital, pp.15,18,39… voir l'index). Pour le lecteur européen formé à l'anthropologie sociale, au contraire, ce que Davila étudie sous le nom de “culture”, c'est avant tout un ensemble d'institutions sociales. Il me paraît indispensable de réintroduire dans l'analyse des Rêves [des habitants] du Barrio (Barrio Dreams) le concept d'institutions sociales, pour, précisément, faire ressortir le décalage entre les rêves, qui s'expriment dans les strategies and discourses, et la réalité économique, politique et sociale. Nous devons systématiquement dans notre lecture de ce livre faire la part de ce qui est de l'ordre des représentations et de ce qui est de l'ordre des institutions. Dans le quartier hispanique, El Barrio, de East Harlem à New York, à la suite de son embourgeoisement (gentrification), deux catégories de clientèles pour les activités culturelles du quartier sont en concurrence: la communauté hispanique qui veut maintenir leur caractère ethnique, et les nouveaux habitants et les touristes qui en font une industrie. Mais que l'on maintienne son caractère ethnique ou que l'on en fasse un business, la culture articule indissolublement les unes aux autres des représentations (symboles, enjeux, discours) et des institutions (entreprises, services publics, habitations, activités professionnelles).

Le mot et concept de empowerment est caractéristique de l'anthropologie appliquée américaine des années 1990 (il est aussi très fréquemment employé en anthropologie médicale). Il s'agit ici répondre à la demande sociale d'une communauté ethnique défavorisée for space, representation, equity, and empowerment (p.21). Ethnographe, Davila commence par décrire une institution sociale dédiée à cet enjeu, la Upper Manhattan Empowerment Zone (EZ) créée en 1994 (p.97). Il est absolument impératif de traduire en français le mot empowerment, qui désigne ici une politique publique visant à «redonner son autonomie à [la communauté en question]». Dans d'autres contextes, on dirait en français: «émancipation, responsabilisation». Ici, il s'agit d'empêcher la dilution d'une culture ethnique particulière (les arts et traditions d'une communauté particulière) dans la culture industrie destinée aux touristes. Les portoricains qui créèrent le Barrio sont devenus minoritaires, du fait que les immigrants mexicains ont envahi le quartier, la culture portoricaine est désormais minorée. La culture du Barrio mise en vitrine pour les touristes tend à faire des portoricains des latinos et diluer leur culture dans une Latinidad où domine la culture mexicaine.

Quel que soit l'institution dont le lecteur choisit d'approfondir la description ethnographique en croisant différents passages du livre où ce détail est évoqué, on y retrouve toujours l'impact d'un rapport de forces entre la communauté ethnique (the community power) et les entreprises privées (the corporate power). L'une de ces institutions est particulièrement intéressante, parce que Arlene Davila l'étudie longuement et que, de ce fait, tout autant que de l'anthropologie urbaine, ce livre relève aussi de l'anthropologie des formes de réception et d'appropriation de l'art. Il s'agit de El Museo del Barrio, fondé en 1969 par un groupe d'artistes, d'éducateurs et de militants portoricains. Ce musée est le produit du mouvement Nuyorican, décrit pp.86 et suivantes, mouvement culturel et politique qui fut à l'avant-garde de la gentrification du quartier. On retrouve, autour de ce musée, les débats intellectuels, artistiques et politiques qui firent rage ailleurs (par exemple autour du Musée des Arts Premiers du Quai Branly) entre ceux qui veulent faire du musée un instrument de conservation du passé et de l'identité d'une communauté ethnique et ceux qui veulent en faire un musée d'art dont la scénographie applique les catégories esthétiques internationalement admises en histoire de l'art.

Davila décrit comment El Museo del Barrio, institution locale née des combats politiques identitaires des immigrants portoricains dans les années soixante, tend à abandonner des projets culturels inspirés des préoccupations locales (ethnic and class identities, p.3) en faveur d'une approche multiculturelle et néolibérale. Le débat autour de El Museo del Barrio s'est intensifié (heightened debate, p.109) en 2002 lorsqu'on a découvert que les responsables du musée avaient jeté à la poubelle les catalogues d'anciennes expositions artistiques et des archives de l'histoire du musée. Destruction symbolique d'une volonté d'expurger l'institution de tout ce qui concernait l'histoire de Puerto Rico. Le public en colère exigea une réforme et des mesures that would ensure the institution remained true to its Puerto Rican past and to its community mission (p.109). Une militante de la communauté portoricaine déclare (p.109):

I feel as passionately about the roots and history of El Museo del Barrio and anguish over the marginalization of the Puerto Rican participation in El Museo. The Museo is la casa puertorriqueña, and it was founded because the Met and the MoMA would not show our artists' work. It was established with a lot of struggle, blood, sweat, and tears of the people of this community. We don't want to lose that. Nous sommes heureux, ajoute-t-elle, d'accueillir dans notre maison l'art mexicain. Mais quand vous invitez quelqu'un dans votre maison, vous le recevez in the living room, vous le recevez in the dining room. Vous ne lui abandonnez pas vos toilettes, votre cuisine ni votre chambre à coucher! I don't see going to the Harlem museum and saying, Give up your space for Puerto Rican art and Dominican art and dilute yourself. We would not dare do that.

Contradiction insoluble entre le passé et l'identité portoricaine du Barrio et la volonté de faire de El Museo un musée de classe internationale. Pour sortir non seulement les portoricains en particulier mais aussi les latinos en général de leur position périphérique dans le champ de l'art latino-americain, il est nécessaire de rattacher Puerto Rico à cette catégorie telle qu'elle est définie par les historiens de l'art, les collectionneurs et les conservateurs de musées. Cette contradiction, qui est à la fois intellectuelle, artistique et politique, court tout au long de ce livre.