HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Communautés dans l'espace urbain — 2

Objet du débat —
Une approche anthropologique des affiliations communautaires, de la cohésion sociale et de l'écologie dans les espaces urbains.

27 janvier 2020
Politique culturelle d'un espace urbain  

Nita Kumar
The Artisans of Banaras.
Popular Culture and Identity, 1880–1986,

Princeton NJ, Princeton University Press, 1988

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Kumar (Nita)

Nita Kumar, historienne devenue anthropologue, a mené son enquête à Bénarès en deux séjours de longue durée entre 1981 et 1986. Elle étudiait simultanément trois groupes d'artisans: les tisserands musulmans qui fabriquent la soie des fameux sarees de Bénarès, les sculpteurs sur bois hindous qui fabriquent des jouets, et les ferronniers.

Un mot d'abord sur la méthode et l'orientation théorique de Nita Kumar: le culturalisme en rupture avec l'anthropologie sociale. Dans l'anthropologie sociale classique, les groupes sociaux sont déterminés par les institutions qu'ils créent ou qui les encadrent, les pratiques sociales suivent ou transgressent des règles, et l'anthropologie a pour objet d'étude les institutions et les règles sociales. Dans l'anthropologie culturelle américaine au contraire, les groupes sociaux sont caractérisés par leur style de vie, les pratiques sociales traduisent une personnalité, une attitude caractéristique, et l'anthropologie a pour objet les attitudes collectives ou les patterns caractéristiques d'une culture du groupe social étudié. C'est en ce sens qu'il faut comprendre les très nombreux emplois du mot attitude chez Nita Kumar et son emploi du mot pattern dans des formules comme fall into the pattern of loving the feeling of being outdoors (p.91), un pattern de la culture des artisans qui se concrétise dans la pratique des picnics.

Les concepts clés dont se sert Nita Kumar pour caractériser les groupes sociaux qu'elle étudie sont empruntés à la psychologie. Comme elle le dit explicitement p.48, son objectif est de décrire an artisan life-style, le style de vie des artisans de Bénarès, qui sous sa plume paraît aussi romantique que celui qu'ont pu décrire les historiens dans l'Angleterre pré-industrielle: it is the same kind of romanticization that present-day Indian artisans exhibit in their attitudes to their own life-style (p.48). Dans les activités de loisir, activités essentiellement masculines, rayonnent leurs engouements (shauk), leur fantaisie (mauj), leur joie de vivre (masti). Le mode d'écriture de cette ethnographie très évocatrice est un outil essentiel à cette anthropologie des styles de vie. Les nombreux mots hindis soigneusement expliqués dans le texte et dans le glossaire servent de catégories spécifiques de la pensée collective indigène. L'excellent compte rendu de Mattison Mines m'a fait voir une qualité supplémentaire. De façon très subtile, très difficile à saisir pour le lecteur étranger, Nita Kumar conserve dans son style d'écriture les savoureuses particularités de l'anglais tel qu'il est parlé en Inde (Indian English). Formule anglo-indienne typique par exemple (p.34): From the age of fourteen he learnt with Kali Prasad for five years, là où l'anglais standard dirait: he studied with. Ou encore (p.93): The ideal type of a seasonal celebration was the Burhva Mangal, now finished for about thirty years, là où un locuteur anglais non ethnographiquement situé en Inde dirait: which disappeared thirty years ago.

Si vous choisissez d'étudier cet ouvrage pour votre travail écrit, notez bien que les trois premiers chapitres sont une introduction. C'est à partir du chapitre quatre que l'auteur développe une ethnographie détaillée. Selon vos intérêts, vous choisirez d'expliquer le chapitre sur le Bahri Alang (sorties ou picnics), sur le Akhara (sport de combat) ou sur la Mela (festivals de musique). Quel que soit le chapitre choisi pour un commentaire de texte composé, la principale difficulté sera de ne pas en rester aux descriptions et à la paraphrase, mais de repérer les difficultés conceptuelles. Le concept de loisir (leisure) fait problème, et vous pourrez essayer de préciser le rapport entre les activités de loisir et les activités religieuses. Par bien des aspects les pratiques ludiques sont des pratiques rituelles, les festivals de musique sont des fêtes religieuses, la culture populaire (lower-class culture), aussi bien chez les hindous que chez les musulmans, se développe autour des temples et, pour les artisans hindous, en continuité avec la culture hindoue savante (high-culture Hinduism).

Lectures complémentaires

Sandria B. Freitag, Review of: The Artisans of Banaras: Popular Culture and Identity, 1880-1986 by Nita Kumar, The Journal of Asian Studies, Vol.48, No.3 (Aug., 1989), pp.656–657.

Mattison Mines, Review of: The Artisans of Banaras: Popular Culture and Identity, 1880-1986 by Nita Kumar, American Ethnologist, Vol.16, No.3 (Aug., 1989), pp.574–575.