HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Sorties de plein air à Bénarès
Une anthropologie de la culture populaire

27 janvier 2020

Nita Kumar
The Artisans of Banaras.
Popular Culture and Identity, 1880–1986,

Princeton NJ, Princeton University Press, 1988

Pour lever l'ambiguïté de l'expression culture populaire, il faut préciser que le mot culture désigne ici des institutions sociales (les jardins, les puits, bassins d'eau claire et latrines à la disposition de tous dans les commons, c'est-à-dire l'espace public libre d'accès et d'usage, les clubs de gymnastique, les sociétés de concert, les foires et les fêtes), des pratiques (comme de sortir en picnic) et des valeurs orientant l'action individuelle (la fantaisie, la liberté). Il faut aussi préciser que Nita Kumar s'est expressément désintéressée de la culture savante, littéraire ou artistique (les grands musiciens et les écrivains) pour étudier la culture «des classes populaires», the lower-class popular culture (p.110). Elle observe dans les années 1980 l'aboutissement d'une transition historique. Jadis Bénarès était une capitale royale, un pôle de pouvoir et de richesse favorisant par le mécénat (patronage) l'épanouissement des artisanats. Patrons (riches notables) et artisans de Bénarès partageaient traditionnellement une seule et même «culture globale», an all-Banarasi culture (p.110). Le role historique du patronage est explicitement mentionné (p.110). Mais à mesure que se développait l'embourgeoisement de la ville, un processus d'urbanisation et de gentrification qui repousse les commons à l'extérieur de la ville ancienne, s'est produit un clivage entre la culture savante des notables et la culture populaire de trois communautés d'artisans: les tisserands musulmans Ansari qui fabriquent les sarees de soie, les sculpteurs sur bois hindous Kasera qui taillent des jouets, et les ferronniers.

Les trois premiers chapitres du livre sont une introduction sociologique décrivant la vie professionnelle de ces artisans et leur insertion dans la ville. Trois dossiers d'étude de la culture populaire sont étudiés dans les chapitres cinq (les clubs de culture physique), six (la musique) et sept (les fêtes hindoues et musulmanes). Le cœur du livre, qui développe une ethnographie très originale, est le chapitre quatre (pp.83–110), sur les picnics ou sorties de plein air, appelées en hindi bahrī alang, ce qui signifie littéralement «le côté extérieur», the outer side (titre du chapitre), c'est-à-dire Le Plein air.

Il y a deux façons de définir les picnics comme activités emblématiques de la culture populaire des artisans de Bénarès: selon le lieu et le moment où ils sont organisés, et à partir des trois actions qui leur sont toujours associées. Il y a quatre types de sorties dites bahrī alang (p.85):

— On pratique quotidiennement des sorties pour se distraire aux bords du Gange et autres lieux favoris dans la cité;
— Une fois par an, à la bonne saison, on sort en famille à une dizaine de kilomètres de la ville, comme à Sarnath (ancienne cité bouddhiste) ou à Ramnagar (où, lors des fêtes de Dussehra en octobre, l'épopée du Rāmāyaṇa est racontée et jouée sous la forme de représentations de théâtre populaire appelées Ramlila, Rāmalīlā);
— Excursions occasionnelles à la campagne dans un rayon de cent kilomètres autour de la ville;
— Picnics impromptus, quand l'humeur vous en prend, dans l'enclos d'un temple, un jardin, un Ghat (gradins au bord du Gange) et autres lieux de plein air, dans la ville ou aux alentours comme le campus de Banaras Hindu University (p.85 et p.106).

Son ami Vishwanath Mukherjee s'obstinait à parler à Nita Kumar des grands musiciens et des écrivains illustrant la culture Banarasi, jusqu'au jour où inopinément il lui dit: «Vous savez ce qui est vraiment spécial à Bénarès? Les gens aiment les picnics» (p.84). L'élément clé d'un picnic, c'est l'institution et la pratique du nipaṭanā-nahānā, «les latrines et le bain» (p.89). Mukherjee lui révèle l'importance cruciale de l'eau pour les Banarasis: «On ne peut pas aller aux latrines n'importe où! Je devais faire un jour une conférence quelquepart. J'y vais à l'avance pour voir comment étaient leurs latrines. Vidange? C'était bon. Plein d'eau courante. Je me suis dit: tout est OK. J'ai été rassuré.» Cette anecdote et l'institution du nipaṭanā-nahānā sont à verser au dossier d'une anthropologie des techniques du corps. Et plus encore. Mis à part les facilités qu'on trouve toujours sur place pour cuire le repas, trois constituants essentiels sont nécessaires à la réussite d'un picnic, où qu'il ait lieu: 1°) les latrines, 2°) une pierre à curry sur laquelle on peut écraser en poudre très fine le bhāng (le cannabis) qu'on a apporté pour le consommer sur place, 3°) de l'eau, que ce soit la rivière, un puits ou un bassin, et une pierre plate pour laver et savonner vigoureusement ses vêtements (p.89). Sont exclus cependant les réservoirs sacrés attachés à des temples où seuls viennent se baigner les pèlerins, qui en revanche ignorent l'emplacement des lieux de picnic. «Les points d'eau où l'on va en picnic (bahri alang waters) sont un monopole des hommes [les femmes ne s'y baignent pas], et des hommes [habitants] de Bénarès» (p.88). Les trois activités constitutives d'une sortie de plein air: 1°) lessiver ses vêtements, 2°) utiliser les latrines et prendre son bain, 3°) pulvériser longuement le bhang, le mélanger à d'autres ingrédients comme le poivre noir et le filtrer soigneusement avant de l'avaler en forme de boulette ou de boisson dans du lait ou du jus de fruit (p.97), sont ritualisées, c'est-à-dire en quelque sorte théâtralisées.

Les sorties de plein air (bahri alang trips) sont essentiellement des activités individuelles et masculines où l'on recherche la solitude (ēkānt, p.85) et la tranquillité; c'est là le modèle de base (basic pattern, p.98). Beaucoup des lieux de picnic les plus proches, les commons (espace public libre d'accès et d'usage), qui étaient autrefois dans la ville, ont été privatisés et construits. «Là où autrefois nous allions déféquer (nipaṭte thē), il y a des maisons maintenant» (p.86). Quand on se lasse d'être seul, on sort avec des amis. Dans un picnic entre amis, on rivalise à qui savonnera ses vêtements le plus à fond. Les sorties en groupe ou en famille, plus longues et dans des endroits plus éloignés, sont une élaboration du modèle de base. «Tandis que la sortie d'une journée est la décision d'un homme seul, ce qui est fréquent, ou la décision impromptue d'un groupe d'amis, les sorties programmées vers des lieux plus lointains et à la bonne saison mobilisent toute la famille ou deux familles qui sortent ensemble» (p.98), et ce sont les femmes qui cuisent le repas sur place, tandis que les hommes vont à l'écart utiliser les latrines et prendre leur bain (p.95).

Comment s'explique cet amour pour les sorties de plein air (this love of the outside, p.90)? L'explication historiciste serait que les touristes, surtout les pèlerins, ont transmis aux Banarasis le goût des pérégrinations (a fondness for going around) et le plaisir d'une pause sur la route pour laver leurs vêtements, se baigner et cuire leur repas. L'explication utilitariste serait que les Banarasis vont trouver à l'extérieur l'air frais, le soleil et les facilités sanitaires qui manquent dans la ville. Les artisans que Nita Kumar a interrogés rejettent l'idée d'une fonction utilitaire des picnics, qui au contraire «s'inscrivent dans un mode de vie où l'on aime se sentir en plein air», fall into the pattern of loving the feeling of being outdoors (p.91). Le plein air est une valeur dans la sensibilité collective, une valeur orientant l'action, et même une valeur esthétique: «Pourquoi sortons-nous, demandez-vous? N'avez-vous jamais admiré la beauté du Gange à l'aurore? La campagne à Ramnagar? Les cascades à Chakia [75km au sud]?» (p.91).

Parmi les concepts clés qu'il faudrait expliquer dans la suite du chapitre, je mentionnerai seulement:

— l'idée d'une appropriation des lieux et des saisons choisis pour picniquer à la personnalité des picniqueurs (pp.91 et suiv.);
— l'humeur dominante (mood, p.99) qui «motive» une sortie de plein air, et les figures de style (figures of speech) dont les gens se servent pour la décrire; ce livre est une contribution importante à ce qu'on appelait aux Etats-Unis dans les années 1980 une anthropologie des émotions, c'est-à-dire de l'affectivité;
— le concept et l'institution traditionnelle des jardins (pp.105–106);
— ce qui distingue hindous et musulmans dans leurs codes culturels respectifs, c'est-à-dire les idées de substance corporelle et d'échanges de substances corporelles: ideas of substance and transaction (p.104), qui orientent les rapports sociaux.

Cette formule elliptique, substance and transaction, reste inexpliquée, et le lecteur risque de méconnaître les implications théoriques du mot transaction, qui est passé de mode dans l'anthropologie d'aujourd'hui, mais dans une note de bas de page (p.3) qui fait référence à un article célèbre de McKim Marriott (Hindu Transactions, 1976) Nita Kumar s'inscrit très clairement, à l'intérieur de l'anthropologie symbolique américaine, dans le droit fil du courant de pensée appelé interactionnisme ou transactionnalisme dans le jargon de notre discipline à l'époque.