HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Indigènes après la colonisation— 2

Objet du débat —
Comment la colonisation transforme l'imaginaire et l'affectivité des petites gens.

13 janvier 2020
L'imaginaire d'un paysan
s'appropriant la Révolution verte

Akhil Gupta
Postcolonial Developments.
Agriculture in the Making of Modern India
,
Durham, Duke University Press, 1998

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Gupta (Akhil)

Ethnographie recueillie entre 1984 et 1992 dans un village multi-caste de l'Uttar Pradesh (Inde du nord). Sans nous enliser dans les spéculations théoriques ni nous laisser impressionner par un discours sophistiqué sur le développement, l'orientalisme et le tournant postcolonial en sciences sociales, allons directement aux chapitres III et IV, consacrés à l'ethnographie telle que la pratiquait Akhil Gupta, recueillant soigneusement les explications des agriculteurs sur leurs pratiques agricoles, le choix des espèces cultivées, le travail de la terre et sa fertilisation. Il a aussi recueilli les discours des paysans sur la conservation de la fertilité des sols et la baisse de la nappe phréatique induite par une irrigation trop intense. Gupta décrit l'idéologie des villageois qui rangent les individus humains avec les plantes et les sols dans une même biocénose, une idéologie villageoise aussi éloignée de l'écologie militante (qui veut protéger la forêt) que du productivisme des promoteurs de la révolution verte (l'utilisation de variétés de céréales à hauts rendements).

Attention! Ce n'est pas un livre sur l'agriculture en tant que telle, mais un livre sur les idéologies du monde paysan. Pour mettre ce livre en perspective par rapport à nous, servez-vous des trois comptes rendus indiqués ci-dessous, et particulièrement de l'excellente recension en français publiée par Frédéric Landy dans L'Homme. Si vous choisissez d'étudier cet ouvrage pour votre travail écrit, limitez-vous à une section du chapitre III ou du chapitre IV. Vous devez expliquer, sur des exemples précis, la méthode ethnographique de Gupta, qui a pris délibérément le parti de travailler sur des discours plutôt que sur les realia (les choses concrètes) de l'agronomie. Le risque, dans votre devoir écrit, sera de rester prisonnier des spéculations et des tics de la pensée post-coloniale et post-moderne des années 1990 ou inversement de tomber dans les jugements de valeur négatifs. La seule solution pour faire une lecture très positive et un commentaire très professionnel de ce livre, qui le mérite, est d'entrer dans le détail ethnographique. Vous devez voir clairement et expliquer la différence entre une anthropologie de l'agriculture et de l'environnement (telle que nous l'avons présentée à travers Dove, Mosse, Ingold dans la troisième partie du programme), et une anthropologie des idéologies indigènes nées de la colonisation (qui est celle que pratique Akhil Gupta).

Le plan du chapitre III (Agronomie) est clairement annoncé p.165. La première section (pp.166–183) définit «l'indigène» en explicitant la généalogie de ce concept et les implications politiques de l'emploi conflictuel de ce mot. Gupta montre la différence entre l'emploi de cette appellation, «l'indigène», pendant la période coloniale et par les nationalistes indiens, et la discussion de «l'indigénité» dans le cadre des discours sur le Développement depuis les années 1970. La seconde section (pp.183–216) compare la distinction entre «le moderne» et «l'indigène» avec la dichotomie modernité et tradition. La description des pratiques agricoles dans cette seconde section est tout particulièrement intéressante pour qui cherche à dégager le socle ethnographique du livre. La troisième section (pp.216–226) fait contrepoint à la précédente en introduisant dans la description des pratiques agricoles le contexte politique. Il démontre l'intérêt d'un déplacement du regard ethnographique, focussing on practices of agriculture, rather than on indigenous knowledges (p.226). Une introduction très élaborée ouvre le chapitre, qui se termine par une conclusion tout aussi détaillée.

Le plan du chapitre IV (Ecologie) est clairement annoncé p.237. Il est divisé en trois sections correspondant aux trois objets d'attention dans le discours écologique des fermiers d'Alipur: la qualité du sol, la nappe phréatique (water table), le bien-être de la population.

Gupta opère systématiquement un balancement entre l'analyse des représentations et des pratiques locales (ethnographie) et la réflexion sur les politiques de développement à l'échelle nationale et internationale. L'un des concepts clés dans ce livre, même s'il n'est pas nommé ainsi, est le concept d'un jeu d'échelles, en anthropologie, entre discours des paysans d'Uttar Pradesh à l'échelle locale et discours politiques à l'échelle globale. A mon sens, le concept de jeu d'échelles (développé en France par les historiens) est plus précis et plus opératoire que son équivalent en anglais, l'opposition du local au global (développée aux Etats-Unis). Etudié à la lumière de ce concept, ce livre important de Akhil Gupta peut nous aider à situer l'anthropologie, qui par principe est attachée à des contextes locaux, dans le cadre de la globalisation ou mondialisation.

Lectures complémentaires

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Gupta (Akhil)

Frédéric Landy, Recension de: Postcolonial Developments. Agriculture in the Making of Modern India by Akhil Gupta, L'Homme, No.152, Esclaves et "Sauvages" (Oct. - Dec., 1999), pp.252–254.

Michael Herzfeld, Hybridity in an Arid Field, Review of: Postcolonial Developments: Agriculture in the Making of Modern India by Akhil Gupta, Anthropological Quarterly, Vol.72, No.3 (Jul., 1999), pp.131–135.

R. S. Khare, Review of: Postcolonial Developments: Agriculture in the Making of Modern India by Akhil Gupta, American Anthropologist, New Series, Vol.102, No.2 (Jun., 2000), pp.391–392.