HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Dialogues avec Jamano
au cours de ses doubles obsèques

6 janvier 2020

Piers Vitebsky
Dialogues With the Dead.
The Discussion of Mortality
Among the Sora of Eastern India,

Cambridge, Cambridge University Press, 1993

Parmi les concepts fondateurs de l'anthropologie, on doit tout particulièrement mentionner le concept de doubles obsèques introduit par Robert Hertz dans sa célèbre Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort (1907), parce qu'il permet d'expliquer comment les institutions et les rites associés à la mort concrétisent la représentation de la mort comme un voyage de l'âme libérée du corps. L'un des universaux de la culture est l'existence dans la grande majorité des sociétés traditionnelles de deux cérémonies d'obsèques pour un même mort, séparées dans le temps, entre lesquelles l'âme du mort est encore vivante et circule entre les humains et les morts.

Chez les Sora, après la crémation (première cérémonie), le mort entre dans l'état de sonum, un état de conscience qui est «le souvenir (sonum) de ce qu'elle a vécu (experience)» au moment de mourir, les symptômes pathologiques dont elle était atteinte à ses derniers instants et les causes de sa mort. Pour faire court et par approximation, pour traduire sonum en français je parlerai de l'âme-mémoire d'un mort au sens où elle garde la mémoire des circonstances de sa vie et peut en parler par la bouche d'un chamane au cours des dialogues avec les morts. Les chamanes eux-mêmes peuvent être possédés par leur rauda, mot qui désigne le sonum (l'âme-mémoire) de leur prédécesseur. La prise de parole du rauda d'un chamane, au cours d'un dialogue avec les morts, est particulièrement douée d'autorité. Les parents proches organisent, par l'intermédiaire d'un chamane (femme), un dialogue avec le sonum, l'âme du mort, au cours duquel ils le soumettent à une enquête. Quelques mois plus tard le mort accède au statut d'ancêtre lors des secondes obsèques qui impliquent l'érection d'une pierre mémoriale, la transmission de son nom à un enfant du lignage et l'organisation d'un nouveau dialogue et d'une nouvelle enquête.

Piers Vitebsky au chapitre 5 de Dialogues avec les morts donne l'exemple des deux enquêtes (inquests) menées au cours des deux dialogues avec Jamano, mort en août 1979, auxquels participaient son fils Ranatang et son frère Uda. Toute mort s'explique par deux causes: une d'ordre physique, et une d'ordre intentionnel. Le premier dialogue (pp.103–) révèle d'abord que la mort de Jamano est du type Ra'tud, un syndrome pathologique dont le symptôme saillant (conspicuous symptom) est de vomir du sang. Reste à déterminer la cause intentionnelle. Jamano qu'interrogent Ranatang et Uda par l'entremise de Kumbri, la vieille femme qui officie comme chamane, déclare (p.104): "Quelqu'un m'a jeté un sort", sans livrer aucun nom. Un doute demeure sur la véracité de ce souvenir qu'a le mort de la cause de sa mort. Il se déclare victime de sorcellerie, mais "ce pourrait être une fausse impression, it might be his false awareness /ondrung/ (p.104). Concept clé, pour interpréter le livre de Vitebsky:

(p.4) This book is about Sora people's awareness of their own mortality and of the mortality of those around them.
(p.5) In dialogues between living and dead, speakers persuade, cajole, tease, remind , deceive, plead with each other. Dialogues represent a mutual quest for awareness about the other person's state of mind.

«Le dialogue avec un mort consiste en une quête menée par les vivants pour faire sortir la certitude de la bouche même du mort», post-mortem dialogue embodies a quest by the living for certainty from the lips of the dead (p.107). Cette certitude est très exactement celle que l'enquête chamanique va permettre d'assigner à la mémoire que le mort garde de ce qui a provoqué sa mort, son awareness relative à sa mort. Awareness, mot qui au sens premier veut dire «[prise de] conscience» ou «conscience [de soi]», a dans ce livre le sens particulier de «lucidité» ou «connaissance des intentions d'autrui», ce qui est difficile à obtenir dans une société traditionnelle où par principe chacun garde le secret sur ce qu'il pense et réciproquement se heurte à l'opacité des intentions d'autrui. Ondrung chez les Sora veut dire false awareness, among the dead (voir l'index). Le mort assigne par erreur de fausses intentions à autrui. Ou bien le mort n'est pas lucide et souffre de lack of self-awareness /ondrullg/ (p.110). Awareness, à l'inverse, la lucidité vis-à-vis d'autrui et de soi-même, est une valeur chez les Sora et un enjeu dans les dialogues avec les morts.

Concernant l'identité du coupable dans la mort de Jamano, néanmoins, les soupçons se portent dès la crémation (p.105) sur un parent éloigné, un frère classificatoire (lineage-brother, p.101), Mengalu, avec lequel Jamano était en conflit. Les soupçons vont être confirmés de façon théâtrale au cours de la seconde enquête, au moment de l'érection de la pierre mémoriale. Plusieurs chamanes (femmes) sont alors présents et les jeux de rôle dans le dialogue sont compliqués par l'intervention de différents rauda dont la parole a l'autorité morale suffisante pour révéler le nom du coupable. En cas de graves soupçons de sorcellerie, l'âme ou conscience du sorcier lui-même (the disembodied soul /puradan/ or consciousness of the sorcerer himself, p.107) peut participer au dialogue avec le mort. Dans le cas fréquent où l'accusation de sorcellerie court entre deux frères classificatoires (lineage brothers), dont l'un vient de mourir, le meilleur moyen pour l'autre frère de lignage toujours vivant de prouver son innocence est de participer en personne aux dialogues. Sa présence suffit à empêcher sa conscience (one's own disembodied soul, p.108) d'apparaître dans la bouche d'un chamane. En l'occurrence Mengalu était absent. Il se trouve aussi que Uda, le frère cadet de Jamano, était lui-même chamane, circonstance qu'il utilise pour faire parler son rauda. Le brouhaha vient des voix de nombreuses femmes chamanes qui font chorus.

(Dialogues With the Dead, p. 108)

24. Uda's rauda: I'll bring the sorcerer, children, I'll make him come first right now'…
24a. [speech continues through Uda's mouth. A moment's silence, then a sharp intake of breath: whispers] What? [some words inaudible]… called me. Who am I? [pause] Mengalu.
25. a woman: [gasps] Ai!
26. 'Mengalu': What is it? My brother—
27. Santuni: [an agitated torrent] What's the idea of ensorcelling your brother, how could you…
28. 'Mengalu': [almost inaudible croak] My brother didn't give me a fair share . .. only this much . .. [a hubbub of voices: only a few phrases can be clearly made out]
29. woman: … a freshly cleared field … don't we share it properly?
30. 'Mengalu': Would I strike him? It was nothing . .. don't say I ensorcelled him, he just died . .. [some more simultaneous lines from the women]
31. woman: What was it like [when you did it]? Did you go into a sort of trance or did you do it in the hills or in the fields … you said the words ... [drowned in a babble of voices]
['Mengalu' departs suddenly before anyone can speak to him again.]

/109/ The 'person' who has spoken, under the pressure of being led by the rauda, names himself as the man whom everyone already suspects. He denies his guilt, but in a feeble way. The fact that he had been brought at all is highly incriminating,

'Mengalu' entre crochets indique que c'est la conscience de Mengalu, en son absence, qui parle par la bouche de Uda. Le frère cadet du mort, Uda, qui, du fait qu'il est chamane peut s'abriter sous l'autorité de son rauda, fait successivement parler par sa bouche d'abord le dénonciateur, son rauda, puis l'accusé, Mengalu, qui se défend mollement et sans espoir devant la voix autorisée du rauda et les voix de femmes qui l'accablent. Le dialogue avec le mort est, on le voit, une institution de régulation et de transmission des liens sociaux qui prend la forme théâtrale d'un subtil jeu de rôles.

(p.118) All in all, the dead man and his living interlocutors have worked together to build up an intimate and subtle portrait of a personality, derived from the sum of his social interactions. Precisely because it is publicly composed, this portrait reaches into the future and so serves as a vehicle for working out the complex Sora ideas about continuity between persons.

Uda a joué un rôle clé dans ces dialogues et son neveu Ranatang reçoit de lui un vrai cadeau. Le portrait du mort qui résulte des dialogues, en effet, est un outil donné à ses héritiers pour mieux gérer dans l'avenir leurs relations sociales; en l'occurrence, les enquêtes sur les circonstances et les intentions ayant conduit à la mort de Jamano, éclairées par les prises de parole vigoureuses et décisives de son frère Uda, vont permettre à son fils Ranatang de jouer son rôle de nouveau chef du lignage en toute connaissance de cause.

(p.118) Ranatang is well equipped temperamentally to inherit not only Jamano's property and loans, but also his role as leader and protector. In such a strong household, too, the sisters and daughters are likely to continue to be reluctant to leave home for marriage, and will thus continue to contribute to its further prosperity.

Quel est plus généralement l'idée directrice de ces institutions chez les Sora? C'est l'idée d'une responsabilité mutuelle des vivants à l'égard des morts et des morts à l'égard des vivants.

(p.5) Living and dead people cause each other to do things through dialogues.
(p.9) Everything significant in a person's fate, his viability as well as his vulnerability, is interpreted through his involvement with other persons living or dead. The Sora thus appear to see a complex web of agency between persons, in which agents, even while they act on others, are themselves changed by the interaction. Within this web of mutual agency, death plays a central role.

Notons l'image de la toile d'araignée (web). L'agency mutuelle entre les vivants et les morts est le socle de la transmission des liens sociaux d'une génération à une autre. Agency désigne ici exactement le pouvoir de forcer l'autre à agir, et réciproquement, l'obligation d'agir pour répondre aux attentes de l'autre. Les dialogues avec les morts par l'intermédiaire des chamanes tissent entre les personnes «un réseau de responsabilités mutuelles», voilà comment je propose de traduire ici a web of mutual agency.