HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Les indigènes et l'écologie

13 janvier 2020

Akhil Gupta
Postcolonial Developments.
Agriculture in the Making of Modern India
,
Durham, Duke University Press, 1998

L'écologie comme pratique politique est devenue objet d'anthropologie au cours des années 1970. L'anthropologie de l'Inde joua à l'époque un rôle précurseur dans ce qui deviendra plus tard l'anthropologie de l'environnement. En effet, les premiers débats proprement anthropologiques sur l'écologie suivirent la naissance, le 27 mars 1973 au Garhwal dans le nord de l'Inde, du Chipko andolan, le Mouvement (andolan) dans lequel on tient les arbres embrassés (chipko) pour empêcher les bûcherons de les abattre. S'ouvrit alors le dossier des bois sacrés dans l'Inde, conservatoires de la biodiversité, dossier sur lequel s'affrontent, depuis lors, anthropologues et biologistes. Voir les débuts de cette histoire sur la page:

http://ginger.tessitures.site/rizieres-jardins-forets/contre-culture-et-bioethique

La déforestation, cependant, n'est que l'une des deux faces de la catastrophe écologique planétaire qui commença dans les années 1960. L'autre face de cette catastrophe est la perte massive de biodiversité résultant de l'industrialisation de l'agriculture. C'est cette seconde face de la catastrophe qu'étudie Akhil Gupta. Ce fut la Révolution verte (1960-1990), une stratégie de développement et une politique d'industrialisation de l'agriculture impulsée en Inde par les autorités de l'Union indienne, qui était fondée sur l'utilisation de variétés de céréales (blé, riz) à haut rendement, les engrais et les pesticides, et l'irrigation intensive. L'enquête et la réflexion de Akhil Gupta se situent à un moment clé: la Révolution verte a produit tous ses effets et le Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992 ouvre une nouvelle époque. L'écologie en Inde dont il est question ici n'est pas celle des militants politiques (celle des forêts), mais celle des agriculteurs (celle des terres cultivées).

Akhil Gupta adhère sans réserves à l'idéologie dominante dans les universités américaines des années 1990, qui se voulaient critiques à l'égard de la modernité occidentale. Les études post-coloniales étaient une variante des cultural studies. Les références aux monstres sacrés de l'époque, de Michel Foucault à Homi Bhabha, rendent ce livre un tiers trop épais et relèvent aujourd'hui des idées rebattues. L'auteur soutient la thèse selon laquelle il aurait découvert chez les paysans d'Alipur une modernité alternative. Contrairement à la modernité importée d'occident qu'adopte avec Nehru l'Etat indien prônant le développement industriel et l'agriculture industrielle pour éradiquer la tradition, les paysans d'Alipur avaient adopté spontanément un mode de pensée «hybride» (p.6; cf. hybridity, pp.17,20), hybridized understandings of agriculture (p.159) où se mêlaient modernité et tradition, d'un côté les connaissances scientifiques et les représentations biologiques indigènes, la génétique, la biochimie qui avaient permis la Révolution verte, et de l'autre la théorie des humeurs transmise par l'Ayurvéda, la médecine ancienne de l'Inde.

L'enquête localisée à Alipur, un village d'Uttar Pradesh en Inde du nord, à l'est de New Delhi, se déroula (cf. p.27 et p.182) en 1984–1985 et fut complétée en 1989 et en 1991–1992. Le livre, publié en 1998, et la thèse dont ce livre est porteur ont beaucoup vieilli. Ce sera pour nous une page d'histoire de l'anthropologie américaine des années 1990. L'intérêt de cette enquête ethnographique aujourd'hui, si nous séparons l'ethnographie des spéculations théoriques qui se sont greffées sur elle, tient à la méthode suivant laquelle les paroles recueillies sur le terrain sont transcrites pour rendre compte d'un monde moral local. Le véritable objet de cette enquête ethnographique n'est pas l'agriculture dans ses matériaux et ses techniques, mais l'imaginaire qui s'exprime dans les pensées des paysans rapportées au style direct.

Les paysans d'Alipur dont Akhil Gupta rapporte les idées avaient une connaissance pratique très fine de l'agronomie et une vision originale des enjeux de l'écologie. Trois paramètres leur permettaient d'évaluer les conditions écologiques dans lesquelles ils vivaient: la qualité du sol, le niveau de la nappe phréatique (water table), le bien-être de la population. Ce sont les clés (étudiées pp.237–285) d'un système de valeurs dans lequel animaux, végétaux et humains habitant sur un même sol composent une même biocénose et partagent les mêmes dispositions humorales. Pour les paysans d'Alipur, la terre avait sa propre agency, mot qui désigne en français «une personnalité, une capacité d'agir», the land had its own agency (p.238), et réciproquement, pour avoir toute sa force, c'est-à-dire sa fécondité, d'une part le sol needed a “diet” (Hindi khuraak), il devait recevoir les nutriments appropriés à sa disposition humorale, et d'autre part it needed time to "relax" (Hindi sastaana), après une période prolongée de travail intense, c'est-à-dire un temps de repos après la moisson. Quatre facteurs jouaient sur la fécondité du sol: le choix des espèces cultivées (kinds of crops), la rotation des cultures, la différence entre fumure organique et engrais chimique, le désherbage (weeding).

Il y a peu de métayage à Alipur. Les paysans qu'étudie Akhil Gupta sont de petits propriétaires exploitants appartenant à l'une ou l'autre des trois castes dominantes: brahmanes, jats et surtout thakurs, qui emploient des ouvriers agricoles. La population est clivée entre landowners (ceux qui ont la terre) et laborers (ouvriers agricoles). Les basses castes ne possèdent que de petits lopins de terres marginales (small, fragmented plots of marginal land, p.130). Gupta n'est pas explicite sur ce détail, mais il semblerait que les Commons (les communaux, land belonging to the gram panchayat, p.94) dans ce village aient été redistribués à des sans terre (redistribution of marginal land to the landless, p.151).

Il y a deux saisons agricoles dans les plaines de la partie ouest de l'Uttar Pradesh (p.183). Les cultures Kharif sont semées au début des pluies fin juin ou début juillet, pendant la saison de la mousson du sud-ouest, et récoltées en septembre et octobre. Les cultures Rabi de la saison d'hiver sont semées en novembre et décembre, quand les pluies de mousson sont terminées, et la moisson commence en avril. Les cultures Rabi profitent de l'eau de pluie qui a filtré dans le sol ou bien elles dépendent de l'irrigation. Quelques fermiers sèment en avril et moissonnent fin mai une troisième récolte (moutarde, pois et pois chiche) appelée Zaid («surplus»); les autres laissent reposer le sol pendant l'été après la moisson d'hiver et jusqu'à la mousson. Le cycle annuel que décrit brièvement Gupta (pp.183–184) et qu'il a vécu à Alipur en 1984–85 commence en mai. Les bœufs tirent la charrue de l'orée du jour au milieu de la matinée; on reste à l'ombre pendant la journée sous une chaleur étouffante (110°F = 43.3°C). On sème d'abord début juin du Jowar, le sorgho commun, plante fourragère (fodder) par excellence. Puis fin juin du maïs, la céréale prédominante dans les cultures Kharif, et après les premières pluies début juillet du Bajra, le mil perle (pearl millet). Nouveau labourage en octobre-novembre. Le blé, culture Rabi par excellence, est semé en novembre ainsi que l'orge, pour être récoltés en avril. C'est en février-mars qu'on plante la canne à sucre.

La lecture de cet ouvrage pose une question de méthode. Alors même que l'objet d'étude de l'auteur n'est pas l'agriculture dans ses matériaux et ses techniques, mais les idées et les paroles qu'il a recueillies et transcrites pour nous restituer l'imaginaire des paysans d'Alipur, le lecteur par contre doit affronter le détail des realia (les choses et les petits faits vrais de l'activité agricole) qui sont nommés dans les discours rapportés. Ces discours ne sont jamais précis, au sens où un géographe ou un agronome est précis quand il décrit les sols, les engrais, les variétés de blé. (Frédéric Landy dans son compte rendu reproche à l'auteur ses erreurs.) Mais précisément, Akhil Gupta n'a nullement voulu faire œuvre de géographe ou d'agronome. En ethnographie, les discours rapportés, dans leur imprécision même, sont le point de départ de l'enquête. Rappelons le mot d'ordre de la New Ethnography: mettre les choses sous les mots.

Sur un ou deux détails ethnographiques, donc, j'entreprendrai ce type de lecture. Par exemple sur le bon timing dans la rotation des cultures. Le point crucial dans la gestion du calendrier est le timing de la culture du blé, qui est the main food and cash crop (p.188). Il ne faut surtout pas semer trop tard le blé en novembre pour lui donner tout le temps de mûrir et d'être moissonné et battu, ce qui prend, en avril et jusqu'à début mai, un mois entier de travail intensif (p.184). Des erreurs dans le choix de cultures Kharif trop lentes ou semées trop tard entraînent des retards très dommageables dans la culture du blé qui suit sur le même lot de terre à la saison Rabi (pp.188, 192, 239). Akhil Gupta est très perspicace dans le recueil de ces détails techniques et pour moi il s'inscrit dans la grande tradition américaine de la New Ethnography.