HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

La mort et la transmission de la vie — 1

Objet du débat —
Comment articuler entre elles les personnes individuelles et leurs appartenances à des personnes collectives par la naissance et par-delà la mort.

3 février 2020
Les relations de parenté

David Schneider,
A Critique of the Study of Kinship,
Ann Arbor, University of Michigan Press, 1984

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1930s–1980s > Schneider (David)


Iles des mers du sud années 1950–1980

A l'issue de la seconde guerre mondiale, un âge d'or s'ouvrit pour l'anthropologie américaine dans les îles du Pacifique, qui échappèrent alors au Japon pour tomber dans la sphère d'influence américaine. Une pléiade de chercheurs américains se firent ethnographes sur les îles du Pacifique et publièrent très vite des œuvres majeures. En me limitant aux seules études de parenté, je mentionnerai pour mémoire dans les années 50 Ward Goodenough sur les îles Truk. Mais l'œuvre de David Schneider entreprise dans les années 50 sur les îles Yap en Micronésie doit légitimement occuper une place centrale dans notre programme, tout comme dans les années 70 l'œuvre de Annette Weiner sur les îles Trobriand en Mélanésie.

Bien que les civilisations de ces îles des mers du sud aient quasiment disparu avec la mondialisation et que l'anthropologie exotique des années 1950–1980 sur Yap et aux Trobriand nous fasse connaître des structures sociales et culturelles relevant d'un passé révolu, Yap et Trobriand demeurent d'une actualité cruciale dans le contexte de nos obsessions post-modernes avec la mort et la transmission de la vie. Schneider et Weiner: même actualité dans la recherche anthropologique, ethnographies complémentaires et l'une et l'autre emblématiques. L'une et l'autre croisent deux problématiques: la dévolution de la terre (les droits fonciers) et la transmission de la vie (la procréation). Travailler au jardin et donner naissance à des enfants sont deux faces d'un même élan vital.


La terre cultivée et la procréation sur les îles Yap

Je reprends en partie dans ce qui suit deux pages de:
Francis Zimmermann, Enquête sur la parenté, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, pp.28 et 193.
Tessitures: Parenté > Enquête sur la parenté

A l'issue d'une première enquête sur Yap (1947-1948), Schneider avait décrit l'organisation sociale des îles Yap en Micronésie en utilisant les concepts analytiques de l'anthropologie classique: des lignages patrilinéaires, fondés sur la relation père-fils et contrôlant la transmission des terres, s'alliaient en vertu du principe d'exogamie avec des clans matrilinéaires dispersés pour faire de Yap une société «à double filiation». Filiation au sein d'un groupe, alliance de mariage entre groupes exogames; la société Yapese semble organisée en fonction de divisions lignagères et la dévolution des terres horticoles semble commandée par les liens sociaux.

Ce serait l'objet d'un autre séminaire que de retracer le cheminement des études de parenté dans les années 1960–1970 qui conduisit à renverser la perspective et à inverser le lien de causalité entre les usages de la terre et la fabrication des liens sociaux. La découverte des systèmes à maisons joua un rôle essentiel dans ce renversement de perspective qui conduisit à placer la Terre et les droits sur la terre au premier plan de toute description des structures sociales traditionnelles.

C'est ainsi que trente ans plus tard, tout semble faux à Schneider dans son œuvre de jeunesse. Ce qu'il avait interprété comme un rapport père-fils se révèle en réalité vide de toute référence à la parenté. L'un des partenaires lègue la terre à l'autre, qui s'acquitte en la travaillant de ses mains. La parenté n'y est pour rien; ce n'est qu'un rapport entre la terre et le travail. Comment a-t-on pu voir là des «lignages», une «double filiation», un «père» et son «fils»? A cause des préjugés qui orientent notre regard, à cause des idées reçues de l'anthropologie classique. Schneider reprend de fond en comble l'ethnographie de Yap, il retraduit les termes vernaculaires et prend bien soin de ne pas employer les mots «filiation» et «alliance». Il rédige, plus précisément, deux descriptions afin de démontrer que la société Yapese n'est pas organisée en fonction de divisions lignagères. Une première (D1) repose sur des concepts empruntés aux études classiques de parenté, tandis qu'une seconde reprend les paroles et les actions mêmes des habitants de l'île (D2). J'y reviens sur d'autres pages.

Par ailleurs, Schneider reprend la question de «l'ignorance», entretenue dans l'île de Yap comme ailleurs, sur le lien entre coït et grossesse. En 1948, les Yapese ignoraient ce lien. Vingt ans après, au contact des Occidentaux, ils avaient développé une nouvelle théorie: l'homme plantait la graine, la femme était un jardin (Critique of the Study of Kinship, pp.28, 72-73, 121-122 et 126). Schneider montre combien cette division métaphorique des tâches est signifiante: à l'homme revient le travail, et à la femme la terre et l'horticulture alimentaire. Quelles images sont porteuses de valeur et de sens dans la culture de Yap? Non pas celle du rapport sexuel, mais le jardinage, la terre et finalement, par un détour, l'autochtonie. Rien n'a changé, dit Schneider. «Quand les Yapese reconnaissent le lien entre coït et grossesse, ils le font dans leurs propres termes, en reprenant des images qui signifient quelque chose pour eux et qui détruisent, en fait, le sens que cette relation avait pour les Européens, qui la leur ont inculquée et qui prétendent analyser leur soi-disant système de parenté» (p.122).


La controverse centrale sur le rôle, indispensable ou non, de la procréation et de la filiation dans la construction des liens de parenté est née sous sa forme actuelle en 1984, lorsque David Schneider dans A Critique of the Study of Kinship discrédita définitivement l'idée reçue depuis le 19ème siècle selon laquelle la parenté au sens de kinship (la consanguinité) était transmise par les substances corporelles (le sang) reçues à la naissance.

A partir de Schneider se sont développés deux ensembles de débats et controverses entre les anthropologues. Le premier porte sur l'affirmation ou la négation de la validité transculturelle du concept de parenté comme catégorie analytique. La parenté n'existe pas, ou pour le dire autrement, la parenté que les anthropologues classiques ont étudiée chez Eux — projection sur les sociétés traditionnelles de la dichotomie occidentale biologie-société — disparaît chez Nous (les «euro-américains») au profit de relations construites par les pratiques sociales.

Le second ensemble de débats et controverses, étroitement lié à la diffusion des dons de gamètes et à l'essor de la génomique, porte sur la possibilité ou non d'un découplage entre les faits naturels de la procréation et les liens sociaux institués par la parenté.


Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1930s–1980s > Schneider (David)

Le tournant dans l'œuvre de David Schneider se produit en 1968 avec la publication du livre séminal où sont formulées pour la première fois toutes les distinctions conceptuelles fondatrices d'un nouveau culturalisme américain:

David M. Schneider, American Kinship. A Cultural Account, Chicago, The University of Chicago Press, 1968.

Une autobiographie intellectuelle sous le regard d'un historien:

Richard Handler, Schneider on Schneider. The Conversion of the Jews and Other Anthropological Stories. David M. Schneider as told to Richard Handler, Edited, Transcribed, and with an Introduction by Richard Handler, Durham, Duke University Press, 1995.