HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

La découverte des doubles obsèques

10 février 2020

Peu de sociétés hormis la nôtre croient que la mort soit un événement ponctuel. L'un des universaux de la culture est au contraire la croyance selon laquelle, entre le décès et l'inhumation ou la crémation, le mort est dans un état intermédiaire au cours duquel il accomplit un voyage. Voici quelques paragraphes de l'article célèbre de Robert Hertz (1875–1915) où il expose sa découverte.

Robert Hertz
Contribution à une étude sur la représentation collective de la mort (1907)

«L'opinion généralement admise dans notre société est que la mort s'accomplit en un instant. Le délai de deux ou trois jours qui s'écoule entre le décès et l'inhumation n'a d'autre objet que de permettre les préparatifs matériels et la convocation des parents et des amis. Aucun intervalle ne sépare la vie à venir de celle qui vient de s'éteindre: aussitôt le dernier soupir exhalé, l'âme comparaît devant son juge et s'apprête à recueillir le fruit de ses bonnes œuvres ou à expier ses péchés. Après cette brusque catastrophe commence un deuil plus ou moins prolongé; à de certaines dates, particulièrement au «bout de l'an», des cérémonies commémoratives sont célébrées en l'honneur du défunt. Cette conception de la mort, cette façon dont se succèdent les événements qui la constituent et lui font suite, nous sont si familières que nous avons peine à imaginer qu'elles puissent ne pas être nécessaires.

Mais les faits que présentent nombre de sociétés moins avancées que la nôtre ne rentrent pas dans le même cadre. Comme l'indiquait déjà Lafitau, «parmi la plupart des nations sauvages, les corps morts ne sont que comme en dépôt dans la sépulture où on les a mis en premier lieu. Après un certain temps on leur fait de nouvelles obsèques et on achève de s'acquitter envers eux de ce qui leur est dû par de nouveaux devoirs funéraires». Cette différence dans les pratiques n'est pas, nous le verrons, un simple accident; elle traduit au dehors le fait que la mort n'a pas été toujours représentée et sentie comme elle l'est chez nous.»

La mort, processus affectant le corps, l'âme et les vivants

«Le rite en ce qu'il a d'essentiel est constant: le corps du défunt est déposé provisoirement, en attendant les secondes obsèques, dans un endroit distinct de la sépulture définitive: il est presque toujours isolé.»

«De même que le corps n'est pas conduit de suite à sa «dernière demeure», de même l'âme n'arrive pas aussitôt après la mort à sa destination définitive. Il faut d'abord qu'elle accomplisse une sorte de stage, pendant lequel elle reste sur terre, dans le voisinage du cadavre, errant dans la forêt ou fréquentant les lieux qu'elle a habités de son vivant: c'est seulement au terme de cette période, lors des secondes obsèques, qu'elle pourra, grâce à une cérémonie spéciale, pénétrer dans le pays des morts.»

«Non seulement les parents du défunt sont obligés, au cours de la période intermédiaire, à toutes sortes de soins envers lui, non seulement ils sont en butte à la malveillance et parfois aux attaques de l'âme tourmentée; mais ils sont en outre assujettis à tout un ensemble de prohibitions qui constituent le deuil.»

Les doubles obsèques ne sont qu'une version ritualisée
de la croyance en un séjour temporaire de l'âme du mort sur la terre

«Nous nous sommes attaché à faire ressortir la relation qui unit la condition de l'âme et le deuil à l'état du corps, pendant la période qui précède les obsèques définitives; mais nous ne prétendons nullement que les trois termes sont indissolublement liés et ne peuvent se présenter l'un sans l'autre. Cette affirmation absolue se heurterait immédiatement au démenti des faits; car il est à peine besoin de dire que nous rencontrons la croyance en un séjour temporaire de l'âme sur la terre et l'institution du deuil prolongé dans des sociétés où aucune trace certaine de doubles obsèques ne nous est signalée.»