HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

La parenté et la terre

29 janvier 2018. Révision 3 février 2020

David Schneider,
A Critique of the Study of Kinship,
Ann Arbor, University of Michigan Press, 1984

Schneider se livre à un exercice d'autocritique. Le chapitre 2 (pp.11–19) reproduit une première description de l'organisation sociale chez les Yapese telle qu'il l'avait interprétée sur le terrain en 1947–1948 et publiée dans sa doctoral dissertation en 1949. Puis le chapitre 3 (pp.21–34) propose une seconde description excluant les concepts des théoriciens de la parenté et partant de ce que disaient les indigènes (natives), leurs idées, leurs croyances, leurs images. «Cette seconde description sert seulement de repoussoir à la première», this second description is intended only as a foil for the first description (p.6), pour en faire ressortir la totale inadéquation aux faits ethnographiques. La seconde description permet de démolir la première en ne présentant plus le tabinau, la cellule de base chez les Yapese, comme un lignage patrilinéaire mais comme une habitation sur une parcelle de terre. Dans ce qui suit, D1 désigne la Première Description (pp.11–19), et D2 la Seconde Description (pp.21–34).

Deux idées directrices ou deux thèmes d'anthropologie générale commandent l'analyse du tabinau. C'est d'abord la question du rapport des habitants à la Terre qu'ils occupent comme résidents, qu'ils cultivent par leurs travaux agricoles et qu'ils contrôlent en fonction des droits fonciers qui leur sont dévolus. C'est ensuite l'intrication des personnes et des choses dans une seule et même réalité constituant «la cellule de base de la société» (cultural unit).

La Terre représente au moins trois enjeux pour ses habitants. C'est une surface à cultiver, un réservoir de ressources naturelles, un territoire soumis à l'exercice d'un pouvoir politique. La définition la plus élémentaire de la cellule de base de la société est topographique. Les cellules de base sont les tabinau, des parcelles de terre groupées au sein du village. Sur chaque tabinau sont construites des habitations dans lesquelles vivent des groupes de parents. La terre du tabinau fournit la nourriture: taro, ignames, patates douces, bananes, noix de coco, poisson, etc.


Première Description
Les liens de parenté commandent la dévolution des droits sur la terre

En D1 le tabinau est à la fois une famille étendue à résidence patrilocale et un lignage patrilinéaire. C'est un groupe social corporate, c'est-à-dire une personne morale, représentée par le chef de famille, qui n'est pas propriétaire de la terre du lignage mais administrateur élu des droits collectifs sur la terre. Une corporation en anglais est ce qu'on appelle en droit français «une personne morale».

(10) The tabinau can be considered to be a corporate landholding unit, although land is said to be held by the head of the tabinau. Since the tabinau is a corporate landholding unit, there can be no inheritance since the corporation normally perseveres through time. There is only succession to the office of head of the tabinau, the nominal holder of the land.

(13) The most important function of the patrilineage (tabinau) is that of a landholding corporation. The tabinau holds plots of land within a village (binau) and these are scattered and of various kinds: garden land, taro pits or portions of them, land on which stands of coconuts grow, land within the reef [terre ceinturée par le récif de corail] (though underwater), paths, plots on which house platforms are built, and so on.

Les membres masculins du lignage sont des agnats: ils ont reçu reçu du même ancêtre, de mâle à mâle, le même sang. En D1 la parenté agnatique commande le contrôle des droits collectifs des agnats sur la terre.

(18) The tabinau is a patrilineal lineage; the relations among its members are as agnates: father to son and daughter, a man to his sister, and so on. This is a translation of what the Yapese said to me, Labby, Lingenfelter, Kirkpatrick, and Broder, and what we saw them do. It is guided by a theory [une théorie indigène] which states explicitly that because these men are agnates, they hold land together as a corporation, even though they have the odd view that the eldest of them is the nominal owner (asked who owns the tabinau, the name of the elder is given).

Lorsqu'une femme Yapese se marie, elle quitte son tabinau d'origine, ou lieu de naissance, pour rejoindre le tabinau de son époux et elle y participe aux travaux de la terre, notamment à l'entretien des jardins-potagers.


Deuxième Description
La hiérarchie entre les parcelles de terre commande fonctions et statuts

En D2, Schneider abandonne le modèle du groupe de parents du même Sang, cellule sociale de base exerçant des droits collectifs sur la terre, au profit d'un nouveau modèle explicatif de la structure sociale où la Terre est le personnage central. Le rapport aux ancêtres est défini de façon différente. L'accent n'est pas mis sur le Sang que les membres masculins du lignage ont reçu d'un ancêtre commun, mais sur la Terre qu'habitent les ancêtres du lignage. Les esprits des ancêtres résident dans leur tabinau respectif. La hiérarchie entre tabinau détermine le luxe ou la modestie des lieux et la dévolution des fonctions et statuts sociaux.

(13) Plots of land are ranked and a particular plot which is ranked highest of all the plots within the estate usually has a carefully paved area, and within that, a stone and coral house platform, the facing of which is made of carefully fitted stones, where a house either stands or once stood. The spirits of all the ancestors of the tabinau live in that house platform. Along with rank, plots of land have associated with them certain offices and specialized statuses, such as elder of the village, chief of the village, chief of the young men, priest or magician (tamerong), leader of certain kinds of communal fishing, and so on. The tabinau which holds that land holds the office associated with it.

Fonctions et statuts sont attachés à la terre. Le titulaire ne parle jamais en son nom propre, il n'est que le porte-parole (lungun) de la Terre. C'est la Terre qui hiérarchise les personnes et «parle» par la voix d'une personne autorisée par son rang à parler pour elle.

(23) As the Yapese say, repeat, and clearly affirm, all rank and all offices inhere in the land. No ethnographer has been able to miss this point, although some ignore it after they note it and do not dwell on its significance. The person who acts in the office is merely (and I use the word merely in its pejorative sense, following the Yapese usage) the voice (lungun) of the land. It is the land which holds the office, it is the land which has rank, and it is the land which speaks through some person who has the right to speak for it.

Un exemple, la fonction de prêtre magicien, tamerong, déjà mentionné, dont l'intervention pour être efficace requiert l'appui des esprits des ancêtres qui habitent la terre du lignage.

(16) However, there are certain patrilineages which hold certain lands which give them the right and the special knowledge, along with the special objects, which permit them to influence the supernatural on behalf of persons other than those who are members of their lineages. These are called tamerong, and the place or plot which is sacred and through which they operate is called a taliu. But the procedure is fundamentally the same as I have described above. If there is a need for fish for the whole village, if there is a dearth of children in the village, if there is an epidemic or sickness rife, then the elder of the village tells the chief of the village to go to the tamerong and do something about these difficulties. The tamerong then divines to find one of his own ancestral spirits who is happy, and, by appealing to that ancestral spirit to intervene with the relevant spirit-at-large, rectifies the problem for the village. The same process can be undertaken on behalf of a single individual for his own benefit where that individual has had no success working through his own ancestral spirits. But this religious function is based on the lineage, it is anchored in the lineage land, and it requires the ancestral spirits of the particular lineage to work.


Le langage de la terre, the idiom of land

Ce n'est pas rendre justice à Schneider que de définir son œuvre comme une simple démolition du «langage de la parenté» (kinship idiom) et du modèle classique de la parenté fondé sur la généalogie et la consanguinité, car il promeut, au moins dans la première partie du livre de 1984, un autre modèle explicatif du système des liens de parenté fondé sur le langage de la terre. La Terre est la plus haute des valeurs orientant l'action chez les Yapese, comme l'écrit Schneider (p.64), For Yap, as both descriptions [D1 et D2] suggest, it is land which is held in highest value. Pour le dire dans les termes qu'emploierait un anthropologue européen de formation classique, la Terre est à la fois une catégorie fondamentale de la pensée collective et une valeur suprême dans les relations sociales. A tel point que les Yapese parlent de leurs parents en parlant de leurs terres. Les liens de parenté chez les Yapese sont formulés en termes de droits d'occuper et de travailler la terre ancestrale, their kinship relationship is, in this sense, encompassed in the idiom of land. Cette conclusion à laquelle parvient Schneider (p.64) à l'issue de la confrontation entre ce qu'il pensait en 1949 et ce qu'il pense en 1984 mérite d'être citée en détail:

For Yap, as both descriptions [D1 et D2] suggest, it is land which is held in highest value. The relationship between citamangen and fak [approximativement, entre pères et fils] is one between those who hold land and those who, if they behave themselves, can gain the fruits of that land and under certain circumstances may have the right to succeed to the position of landholder. Their kinship relationship is, in this sense, encompassed in the idiom of land. Land is the rhetoric in terms of which political affairs are conceived, discussed, described, and transacted. Indeed, as we have seen, the Yapese go so far as to say that the land holds the status, while the landholder is merely its transient spokesman; land holds the rank, while its landholders merely act in accordance with that rank; "the land is chief, not the person."

Cette conclusion précise rétrospectivement le sens des termes de parenté citamangen et fak et la portée des extensions d'emploi de ces termes de parenté indiquées de façon allusive dans les premières pages du livre:

(12) Those who are father, father's brothers, or father's male patriparallel cousins are citamangen. The children of citamangen are fak. (However, not all citamangen are father, father's brother, or father's male patriparallel cousins. Similarly, it is not only the children of father, father's brother, or father's male patriparallel cousins that are fak.)

La parenthèse et les nuances qu'elle introduit, dans la traduction de citamangen par «père» et de fak par «fils», s'explique quand Schneider fait de ce dernier l'obligé ou le protégé de son citamangen. Les Yapese, dit Schneider (p.64), vont jusqu'à dire que quand un homme prend pitié d'un autre homme qui a tout perdu et lui permet de cultiver une parcelle de terre et d'en consommer la récolte, le maître de cette parcelle de terre devient le citamangen [le père] de son obligé qui devient son fak [son fils]. Et autres cas de figure analogues. Il y a donc des parentés instituées par des pratiques sociales sur la base d'une relation à la terre.

Ce modèle de liens sociaux échappant à l'antinomie entre biologie et société, et qui pourtant associe intimement les personnes en tant qu'êtres vivants se nourrissant du même sol, sera transposé dans la seconde moitié du livre, et plus tard par les disciples de Schneider, à l'étude des nouveaux liens de «parenté» établis dans le cadre des procréations médicalement assistées et des dons de gamètes. Des parentés instituées par les soins, la nourriture et la protection que les uns donnent et reçoivent des autres.