HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Le nom du tabinau aux îles Yap

3 février 2020

David Schneider,
A Critique of the Study of Kinship
Ann Arbor, University of Michigan Press, 1984

Dans les États fédérés de Micronésie, à l'est des Philippines et au nord de la Papouasie Nouvelle Guinée, 11.000 habitants sur 120km2, les Yap, situées dans la mer des Philippines, sont quatre îles entourées par un récif de corail. Colonie allemande jusqu'à 1919, puis japonaise. Après la capitulation japonaise d'août 1945, Yap est occupée par les militaires américains. Sous tutelle des États-Unis jusqu'en 1986. Climat tropical, végétation dense de palmiers, cocotiers, arbres à pain et fougères arborescentes. Les côtes sont recouvertes d'une mangrove. La plupart des habitants combinent travail salarié et économie de subsistance. Les activités et obligations des hommes et des femmes sont différenciées. Les hommes pratiquent l'élevage et la pêche (reef fish), les femmes dans les jardins cultivent le taro (légume-racine) dans des fosses irriguées, et d'autres légumes.

Confrontant ses idées 1949 à l'idée radicalement nouvelle qu'il se fait en 1984 de la structure sociale aux îles Yap, Schneider rédige deux descriptions afin de démontrer que la société Yapese n'est pas organisée en fonction de divisions lignagères. La première description (D1), qui date de 1949, mobilise des concepts empruntés aux études classiques de parenté, tandis que la seconde description (D2), actualisée en 1984, reprend les paroles et les actions mêmes des habitants de l'île. D1 part d'une définition du tabinau comme groupe de parenté, tandis que D2 part d'une définition du tabinau comme domaine foncier qui porte un nom propre.

Le nom propre du tabinau, dont l'importance était restée inaperçue en 1949, est l'élément clé de cette institution sociale. Le nom est un élément de stabilité, parce qu'un seul et même tabinau porte un seul et même nom propre, each tabinau is a distinct unit with its own name (p.21). Etre membre d'un tabinau, c'est porter son nom, et porter le même nom, c'est être membres du même tabinau, donc parents. Le mot même de tabinau est un nom de parenté, c'est-à-dire un terme d'appellation et un terme d'adresse. Si le nom propre du tabinau est un élément de stabilité, c'est-à-dire d'identité sociale stable, par contre, l'extraordinaire flexibilité d'emploi du nom tabinau lui-même rend très complexe l'exercice de la parenté, puisque désigner quelqu'un ou s'adresser à quelqu'un par son tabinau, c'est mettre la parenté en action. Or voici une première liste d'emplois possibles.

(Critique, p.21) There is a cultural unit on Yap which is called tabinau. Tabinau has a number of meanings and can be used in different ways in different contexts. The term can be used to refer to the house or dwelling. It can be used to indicate a person or persons who are related to the speaker through ties to the land. Such ties may be of various sorts — remote, close, via different intervening land relationships or via a particular kind of land relationship. In this sense the term is similar to the Yapese phrase gidi rog. Gidi can be translated roughly as a person or people. Rog is the first person possessive, roughly «my» in English. The term can also be used for a group of people living together who have different ties to the same land — perhaps a man who holds the land, the woman who lives with him, and the children she bears or they (or one of them) adopt. Tabinau can be used to specify a daiv, that is, a raised rock and coral foundation on which the dwelling is built. A daiv is built on a special plot of land. Tabinau can also indicate the place where a marriage exists — for example, the dwelling, the daiv on which the dwelling is located, the plot on which daiv and dwelling are placed. But the relationship that is indicated is the marriage, which is one through land. Under certain circumstances two different daiv are considered two different tabinau. If there are no people, land alone does not constitute a tabinau. And people without a relationship through land cannot constitute a tabinau.

En plus de son nom propre, un tabinau possède un ensemble de noms de personnes masculins et féminins. Ces noms sont donnés aux enfants des femmes qui épousent des hommes du tabinau. Il est donc clair que, dans la perspective qui était celle de Schneider en 1949, les noms sanctionnent l'appartenance au lignage. Mais ils ne sont pas attribués en fonction de la filiation. Abandonnons définitivement ce vocabulaire (lignage, filiation). Le nom d'un individu le rattache à une terre et l'oblige devant les esprits des ancêtres qui habitent cette terre.

La grammaire sociale des Yapese est une grammaire de la terre: les mots qui désignent des liens sociaux ne prennent sens que par référence au travail de la terre. Un enfant ne naît pas membre du tabinau mais le devient pour autant qu'il bénéficie des produits de la terre du tabinau avant même sa naissance.

(Critique, p.29) A woman marries and goes to live with her husband on his tabinau. She tends the gardens, works the taro, cooks the meals, takes care of the vegetable food generally, and helps care for his aging parents as well as her children. The relationship between the wife and husband is phrased as the exchange of vegetable food for raw fish and betel nuts, and these appear frequently in ceremonial exchanges…

L'échange des légumes et du poisson symbolise la coopération entre époux qui rend possible la gestation. C'est une condition pour que l'épouse tombe enceinte et que son enfant obtienne le nom d'un défunt membre du tabinau (p.29). Ce lien des enfants à la terre du lignage se confirme pendant leur croissance et leur éducation. Les gens disent «qu'un enfant est le produit du tabinau», parce que la résidence, le travail et les soins que lui donne sa mère ont pour eux bien plus d'importance qu'une quelconque règle de recrutement par la naissance, over any simple rule of recruitment by birth (p.22). C'est cette dépendance des enfants à la terre du tabinau qu'exprime le nom qu'ils reçoivent.