HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

La mort et la transmission de la vie — 2

Objet du débat —
Comment articuler entre elles les personnes individuelles et leurs appartenances à des personnes collectives.

10 février 2020
L'intégrité du corps, la vie des organes et la mort du patient

Margaret Lock
Twice Dead.
Organ Transplants and the
Reinvention of Death

Berkeley, University of California Press, 2002

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Lock (Margaret)

Née en Angleterre en 1936, Margaret Lock émigre au Canada en 1961. Biochimiste au départ, c'est après un voyage au Japon qu'elle entreprend des études d'anthropologie à Berkeley. Sa thèse d'anthropologie culturelle (1976) est reprise dans son premier livre, East Asian Medicine in Urban Japan (1980), qui ouvre la voie à plus de vingt ans de recherches ethnographiques poursuivies au Japon et aux Etats-Unis, centrées sur la maladie, les âges de la vie, l'anthropologie du corps humain et les techniques médicales d'assistance à la procréation et de transplantation d'organes. Elle est profondément convaincue de la nécessité de partir de l'ethnographie et de la valeur heuristique de la démarche comparative pour étudier les technosciences. D'où cette dialectique entre Etats-Unis et Japon qui anime toute son œuvre et dont elle a formulé très clairement le principe dans une synthèse publiée en 2000.

A comparative ethnography of technoscience (and I increasingly think comparison is a fruitful way to take on this daunting subject) must immediately confront the question of why in specific locales certain cyborgs [hybrides entre le vivant et la machine] raise little concern, while in others they create havoc. North Americans have been forced to engage with what it is about the manipulation of the fetus that triggers fury and violence. In many other locations this hybrid remains dormant, safely obscure, and in yet other situations, although recognized as a living, or potentially living entity, it causes little debate. As does a fetus, a brain dead patient/cadaver lurks on the margins of life and death, but in most of Euro/America a remarkable silence persists in connection with this new death, whereas turmoil has erupted in Japan over the past thirty years in connection with brain death and its associated technologies.

Margaret Lock, On dying twice: culture, technology and the determination of death, dans Margaret Lock, Allan Young, Alberto Cambrosio, Eds., Living and working with the new medical technologies, Cambridge, CUP, 2000, p.236.

Dans Twice Dead, Margaret Lock analyse les débats éthiques et culturels qui se nouent autour d'un dispositif technique, le ventilateur artificiel, qui, à partir des années 1960, en permettant le maintien en vie d'une personne dont les fonctions cérébrales ont complètement disparu, a rendu médicalement possibles les transplantations d'organes. Elle montre comment, dans deux contextes culturels différents, l'Amérique et le Japon, les gens qu'elle a observés en milieu hospitalier réagissent différemment à l'usage du ventilateur et à «la refabrication de la mort par les professionnels médicaux», the remaking of death by medical professionals (p.4). L’équipe soignante à l’hôpital a la double responsabilité 1°) de mener les tests conduisant à un consensus sur le diagnostic de mort cérébrale, puis 2°) de convaincre la famille que «quoique leur proche (their relative) semble dormir, la personne qu'ils voient n’est essentiellement plus vivante (no longer essentially alive)» (p. 245).

Prenant acte de la première greffe du cœur en 1967 en Afrique du Sud, et afin de permettre légalement le prélèvement d'organes à partir de patients assistés de ventilateurs, l'Amérique a institutionnalisé, sans grand débat en 1981, une nouvelle mort: la mort cérébrale. Au Japon, la question de la mort cérébrale suscita au contraire une puissante controverse juridique, politique et médiatique, avant d’aboutir à une législation (1997) formulée dans des termes différents de ceux fixés en Amérique. Pour un anthropologue, la différence est cruciale. En Amérique on ne meurt qu’une fois, au Japon on meurt deux fois. Légalement et définitivement décédé en Amérique dès que la mort cérébrale est médicalement prononcée, le patient est reconnu mort deux fois (twice dead) au Japon: une première fois médicalement au moment de l'établissement du diagnostic médical de mort cérébrale et une deuxième fois légalement après le prélèvement d'organes.

Twice Dead, Morts deux fois. Formule frappante pour tout lecteur éclairé qui (en classe de philosophie ou par la lecture des classiques) a appris que l’un des universaux de la culture est l’existence dans beaucoup de sociétés traditionnelles de deux cérémonies d’obsèques séparées dans le temps, entre lesquelles l’âme du mort est encore vivante et circule entre les humains et les morts. Margaret Lock cite Robert Hertz (pp.193–194) et la découverte des doubles obsèques et du processus lent et progressif de la mort exposée dans son célèbre article de 1907 est l’une des idées directrices de Lock dans l’analyse des données ethnographiques japonaises, spécialement dans le chapitre 9, Imagined Continuities: On Becoming an Ancestor.


Lectures complémentaires

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Lock (Margaret)

La meilleure introduction à la lecture de Twice Dead est un compte rendu en français publié dans la revue d'études japonaises Ebisu:

Cécile Didierjean et Sophie Houdart, [Recension de:] Margaret Lock. Twice Dead. Organ Transplants and the Reinvention of Death. Berkeley, University of California Press, 2002, Ebisu, n°31 (2003): 187–191.

Outre le livre collectif cité ci-dessus et le compte rendu de Didierjean et Houdart:

Margaret M. Lock, L'homme-machine et l'homme-microcosme: l'approche occidentale et l'approche japonaise des soins médicaux, Annales. Economies, sociétés, civilisations, 35ᵉ année, n°5, 1980, pp.1116–1136.

Margaret Lock, Contesting the natural in Japan: Moral dilemmas and technologies of dying, Culture, Medicine and Psychiatry 19 (1995): 1–38.

Leslie A. Sharp, The commodification of the body and its parts, Annual Review of Anthropology 29 (2000): 287–328.

Yumi Furusawa, Review of: Twice Dead: Organ Transplants and the Reinvention of Death byMargaret Lock, Social Science Japan Journal, Vol.7, No.1 (Apr., 2004), pp.160–163.

Allan Kellehear, Dying as a social relationship: A sociological review of debates on the determination of death, Social Science & Medicine 66 (2008): 1533–1544.