HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

La mort et la transmission de la vie — 1

Objet du débat —
Comment articuler entre elles les personnes individuelles et leurs appartenances à des personnes collectives par la naissance et par-delà la mort.

3 février 2020
Les relations de parenté

En contrepoint:
Sarah Franklin
Biological Relatives.
IVF, Stem Cells, and the Future of Kinship,

Durham, Duke University Press, 2013

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Franklin (Sarah)

D'origine américaine mais formée simultanément aux Etats-Unis et en Angleterrre, Sarah Franklin (née en 1960) associe l'enquête ethnographique en milieu médical à la réflexion théorique sur la parenté, en y incorporant les women's studies d'une part, les nouvelles approches des science studies sur la génétique et les nouvelles techniques de procréation d'autre part. Elle est professeur de sociologie à Cambridge.

L'objet de ce livre est d'étudier l'impact des biotechnologies utilisées dans la fécondation in vitro, la FIV, sur nos conceptions des liens de parenté et leur impact sur notre définition de ce qu'est un lien ou un processus biologique ou naturel. La fécondation in vitro, la FIV, semble imiter la nature en laboratoire en reproduisant les processus biologiques naturels de formation d'un embryon. Mais ce n'est là qu'une apparence traduisant nos idées reçues dans lesquelles nous traçons traditionnellement en occident une ligne de démarcation intangible entre nature et culture, entre le biologique et le social. La thèse de Sarah Franklin est qu'en réalité la FIV n'imite pas les processus naturels de la procréation mais, au contraire, crée un nouveau type de processus naturels qui sont à la fois biologiques et sociaux. Les nouvelles formes de reproduction sont à double sens, elles reproduisent la vie sous forme de nouveaux liens de parenté, et elles reproduisent les liens de parenté sous forme de faits biologiques. Les nouvelles techniques de procréation mises en œuvre en milieu hospitalier mobilisent toutes sortes de gens, de pratiques, de discours de la part des professionnels et de récits de la part des donneurs et receveurs des dons de gamètes, et toutes sortes de choses, des instruments et des substances, qui se combinent pour transformer d'un côté les faits biologiques (the facts of life) en nouvelles personnes, nouveaux liens sociaux, nouveaux parents, et de l'autre pour transformer les liens de parenté en faits biologiques, to remake kin into facts of life.

Avertissement important. — C'est un livre à thèse extrêmement difficile à commenter du point de vue anthropologique; le danger est de paraphraser l'auteur et verser dans la spéculation abstraite. La rhétorique des science studies et des gender studies, la prolifération des références et des noms d'auteurs, la compilation des publications antérieures sur la question traitée, occultent l'ethnographie sous-jacente. Seuls des étudiants avertis, qui ne se laisseront pas submerger par cette luxuriance théoricienne, peuvent choisir cet ouvrage pour leur travail écrit. Si vous choisissez de travailler sur cet ouvrage, vous devez vous abstenir de toute spéculation théorique et retracer l'ethnographie sous-jacente. Procéder en deux étapes, en me soumettant fin janvier une première version de votre devoir, pour me permettre de vous aider éventuellement à rectifier votre perspective.

L'anthropologie récursive

Voici pourquoi ce livre est au programme. Comme avant les années quatre-vingt, l'anthropologie d'aujourd'hui est animée par des écoles ou courants de pensée dont certains s'érigent, en certains lieux universitaires, en paradigmes dominants. «L'anthropologie récursive» est l'un de ces paradigmes, déjà brièvement rencontré dans le séminaire consacré à Martin Holbraad. C'est un paradigme dominant dans l'anthropologie britannique aujourd'hui, et Sarah Franklin a fortement contribué à l'installer en 2013.

(Biological Relatives, 22) Biological Relatives is organized as a series of close readings of texts and examples to offer a recursive perspective on the question of being after IVF. It is less a series of chapters than a mosaic, or complex of frames.

L'approche de la FIV ici est récursive en ce sens que Franklin étudie les propriétés des instruments, des substances et des techniques utilisées dans la FIV pour, en miroir, déterminer les propriétés des êtres et des modes d'être que la FIV a créés, à savoir les nouvelles parentés. Cette approche est très féconde dans les études de parenté aujourd'hui, et c'est pourquoi ce livre est au programme. Mais les étudiants avertis, qui connaissent par leurs lectures ou par leurs séjours dans les universités britanniques la scène anthropologique locale, savent la force structurante de ce paradigme dominant qui formate les esprits et les publications. Chercheurs et étudiants citent les mêmes maitres à penser (ici, la panoplie va de Marx à Michel Foucault et Bruno Latour), ils utilisent les mêmes métaphores (ici le miroir, the looking glass), ils parent l'empirisme de cette approche des beaux habits du féminisme et du postmodernisme.

Lectures complémentaires

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Franklin (Sarah)

Sarah Franklin, In Vitro Anthropos: New Conception Models for a Recursive Anthropology?, The Cambridge Journal of Anthropology, Vol.31, No.1 (Spring 2013), pp.3–32.

Charis Thompson, Conceptual Clarity for Conception Frameworks: Comments on Franklin's "In Vitro Anthropos", The Cambridge Journal of Anthropology, Vol.31, No.1 (Spring 2013), pp.36–38.

Martin Holbraad, Scoping Recursivity: A Comment on Franklin and Napier, The Cambridge Journal of Anthropology, Vol. 31, No. 2 (Autumn 2013), pp.123–127.

Laura Mamo, Review of: Biological Relatives: IVF, Stem Cells, and the Future of Kinship by Sarah Franklin, American Journal of Sociology , Vol.120, No.5 (March 2015), pp.1581–1583.

Jessica Lee Mathiason, Through the Looking Glass, Review of: Biological Relatives: IVF, Stem Cells, and the Future of Kinship by Sarah Franklin, Cultural Critique, Vol.91 (Fall 2015), pp.220–233.