HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Le tournant ontologique – 1

4 novembre 2019
Comment pensent les arbres de la forêt

Ce séminaire sera consacré à une lecture critique de:

Eduardo Kohn, How Forests Think.
Toward an Anthropology beyond the Human
,
Berkeley, University of California Press, 2013

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Kohn (Eduardo)

Il existe une bonne traduction française par Grégory Delaplace avec une Préface éclairante de Philippe Descola, mais dont nous n'avons pas de version numérique:

Eduardo Kohn,
Comment pensent les forêts.
Vers une anthropologieau-delà de l'humain
,
Paris, Zones Sensibles, 2017


Lectures complémentaires

Même dossier dans la Bibliothèque Tessitures

Un très intéressant Book Symposium sur ce livre qui a fait date est paru en 2014 dans Hau: Journal of Ethnographic Theory.

César Enrique Giraldo Herrera and Gisli Palsson, The forest and the trees, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 237–243.

Anand Pandian, Thinking like a mountain, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 245–252.

Marisol de la Cadena, Runa Human but not only, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 253–259.

Philippe Descola, All too human (still). A comment on Eduardo Kohn's 'How forests think', Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 267–273.

Eduardo Kohn, [Response,] Further thoughts on sylvan thinking, Hau: Journal of Ethnographic Theory 4.2 (2014): 275–288.


«Les» arbres et «la» forêt

La critique que Herrera et Palsson adressent à Kohn dans Hau est injuste et repose sur un contresens. Ils lui reprochent de ne pas étudier les arbres de la forêt ni les espèces végétales dans leurs particularités et leurs interactions:

The living matrix of Amazonia, with its rich symbolic forest, disappears from sight. Also, equally troubling, despite recognizing the forest of selves, Kohn misses the complexity of individual trees, reducing them to single thoughts or signs. Incidentally, despite the centrality of the forest in Kohn's account, trees are only mentioned tangentially in his book (2013: 81, 124–25, 160–62); and their relations with other selves are largely relegated to the category of nonliving forms.

Comme contre-exemple, ils font référence à un ouvrage collectif dirigé par Laura Rival, The social life of trees: Anthropological perspectives on tree symbolism, Oxford: Berg, 1998, qui (je les cite) "addresses trees as persons endowed with human qualities".

C'est un contresens sur le projet de Kohn, qui ne développe pas une sociologie mais une ontologie. Son objet d'étude n'est pas la vie sociale des arbres ni la vie sociale des non-humains en général, qu'il calquerait sur les sociétés humaines. Les arbres dans leur diversité sont bien présents dans ce livre, mais collectivement et non pas individuellement, les espèces végétales définies comme autant de formes vivantes, subjectives et pensantes. Les arbres sont des sujets pensants, et cette pensée vivante (the living thought, chapitre 2) ne se produit pas individuellement mais collectivement. C'est une pensée distribuée sur l'ensemble des générations successives d'une même espèce vivante. Phrase clé, p.78 :

Such thinking [la pensée des arbres de la forêt] need not happen in the time scale we chauvinistically call real time. It need not happen, that is, within the life of a single skin-bound organism [un arbre individuel]. Biological lineages also think. They too, over the generations, can grow to learn by experience about the world around them…

«Cette pensée n'a pas besoinde se dérouler dans l'échelle temporelle que nous appelons de manière très chauvine le temps réel. Elle n'a pas besoin de se déroule, autrement dit, à l'intérieur de la vie d'un seul organisme confiné aux limites de sa peau. Les lignages biologiques pensent aussi. Eux aussi, d'une génération à l'autre, peuvent croître et apprendre par expérience sur le monde qui les entoure et, en tant que tels, ils peuvent aussi faire preuve “d'intelligence scientifique”.»

Rupture avec les approches symboliques

Philippe Descola, dans sa préface, montre comment, dans la perspective de Kohn, les sources de la pluralité des êtres et des régimes d'existence se situent à un niveau plus profond que le niveau socioculturel traditionnellement étudié par l'anthropologie. A ce niveau, humains et non humains développent des formes de relations antérieures aux processus habituels de catégorisation et de communication fondés sur ce qu'après Lévi-Strauss on appelle la fonction symbolique. La fonction symbolique selon Lévi-Strauss est une capacité analogue au langage dont jouissent les humains de donner sens au monde en détectant en lui des traits saillants qui se prêtent à des allers-retours entre un trait signifiant et un trait signifié, binômes signifiant-signifié que nous appelons des symboles. Les non-humains, faute de langage articulé et de l'aptitude à la production de symboles arbitraires, ne peuvent être, pour l'anthropologie culturelle classique, les ethnosciences, comme l'ethnozoologie et l'ethnobotanique, et l'anthropologie cognitive, que de simples paquets de qualités que les humains détectent et organisent en nomenclatures de symboles. En rupture avec ces perspectives classiques, le «tournant ontologique» dont Kohn est l'un des principaux artisans nous libère des approches symboliques pour purger l'anthropologie de son anthropocentrisme.

Etres vivants et êtres non-humains

Descola adresse à Kohn dans Hau une critique d'une tout autre pertinence. Kohn, dit-il, définit la vie de façon paradoxalement trop extensive, et de ce fait il limite beaucoup le champ d'expansion d'une Anthropology beyond the Human. Beaucoup de choses et de processus, pour Kohn, sont vivants, non pas parce qu'ils évoluent (not because they are in flux) mais parce qu'ils "produisent quelque chose" dans le monde (but because they eventually 'do things' in the world), manifestant ainsi une intention. Kohn trace donc une ligne de démarcation entre les non-humains qui sont vivants et qui pensent et ceux qui ne sont pas vivants parce qu'ils ne pensent pas et ne produisent rien. How Forests Think, p.100: "life thinks, stones don't." Mais, objecte Descola, les pierres sur lesquelles je bute et j'achoppe produisent quelque chose dans le monde, comme c'est le cas d'une image de la Vierge, de la radioactivité, d'un cadran solaire, et bien d'autres objets dépourvus de vie et de pensée:

Conflating, as Kohn does, agency, thought, and semiosis thus leaves a great many nonhumans unaccounted for and expelled beyond the limits of an anthropology-beyond-the-human— which perhaps should better be rechristened then as a "biosemiology." This is unfortunate.

Il reprend cette critique dans la préface de la traduction française:

«Inclure dans un même ensemble, comme le propose Kohn, la pensée, la causalité intentionnelle et la sémiose laisse ainsi hors jeu un grand nombre de non-humains, les êtres abiotiques, qui se voient par là expulsés par-delà les limites d'une anthropologie au-delà de l'humain, laquelle devient donc plutôt une “biosémiologie”. Je ne pense pas que cet ostracisme soit nécessaire.»

[Notez que Descola traduit agency par causalité intentionnelle.]

Kohn expulse donc de la forêt, c'est-à-dire de la scène ontologique qu'il étudie, une partie des acteurs non-humains qui la peuplent, et cette exclusion appauvrit la vie des autres.