HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Oracles et orateurs de l'Ifá à Cuba

25 novembre 2019

Martin Holbrad
Truth in Motion.
The Recursive Anthropology of Cuban Divination,

Chicago, University of Chicago Press, 2012

J'ai deux objectifs dans cette présentation, faire apparaître l'ethnographie que Holbraad dissimule en la subordonnant à l'analyse conceptuelle, et mettre en valeur le renversement du regard, la démarche «récursive» comme dit Holbraad, qui inverse l'ordre des priorités entre la conceptualisation et l'ethnographie ou, comme il dit (p.193), entre l'interprétation et la vérité.

1 / Choix de données ethnographiques sur l'Ifá

Les premiers éléments en furent importés de l'Afrique de l'est par les esclaves de langue Yoruba au 19e siècle. Liens rituels entre Ifá et Santería: les babalawos accomplis (full initiates of Ifá) officient comme devins dans les rituels santería. Le privilège des babawalos, qui leur vaut d'être devins, contrairement aux santeros, est d'être initiés au culte de Orula, le dieu yoruba de la divination auquel ils rendent un culte. Culte auquel sont exclusivement admis des hommes hétérosexuels. La tradition de l'Ifá est pratiquée par des groupes marginaux citadins dans les faubourgs noirs (non-white) de La Havane (où Holbraad a enquêté), Matanzas et Cardenas. Une initiation complète pour devenir un babalawo accompli, ayant le droit d'officier à tous les aspects du culte implique de parcourir une série de cérémonies initiatoires, dont le but est de s'assurer que Orula, le dieu de la divination, «appelle» le néophyte à franchir le degré suivant de l'initiation. La volonté du dieu Orula s'exprime par des oracles et chaque degré de l'initiation est ponctué par une longue cérémonie divinatoire appelée itá. L'initié est appelé par l'oracle à «se faire Ifá», ce qui implique d'être agréé par quelqu'un déjà initié à présider aux cérémonies en tant que parrain, godfather(padrino). Les néophytes sont ainsi affiliés à des lignages rituels qui constitueront désormais pour chaque nouveau babalawo le cadre dans lequel ils «étudieront» (c'est le mot employé) leur vie durant les connaissances secrètes, mythes et rites, de la tradition ifá et pratiqueront la divination. Les sessions divinatoires auront lieu le plus souvent dans la maison du babalawo qui est l'un des parrains du lignage rituel du (de la) consultant(e), et  plusieurs autres babalawos sont présents.

Mais l'élément capital de l'initiation est le don que son parrain fait au néophyte d'une idole consacrée qui, les pratiquants y insistent, non pas représente mais est le dieu Orula. Orula sous les espèces d'un pot d'argile contenant un tas de 21 noix de palmiste (mano de Orula). C'est l'instrument principal de la divination.

L'Ifá est, dans le mythe d'origine de cette tradition, un don que reçut Orula, le don de mettre de l'ordre par ses oracles dans un univers jusqu'alors voué au chaos. Orula est présenté comme un arbitre des affaires divines et humaines. Il met ses pouvoirs divinatoires au service de tous ceux qui viennent lui demander de l'aide en leur révélant par ses oracles la volonté ou «la Parole» de l'Ifá. On attend des babalawos qu'ils jouent ce rôle archétypal de deux façons: d'une part en réglant les questions liées au culte (par exemple les cérémonies d'initiation), et d'autre part en donnant des consultations payantes (in exchange for a fee) à des clients qui viennent les voir to clarify issues of personal concern et obtenir leurs recommandations en matière de santé, sur des questions d'argent, de sexualité ou des problèmes avec la police. Un oracle ifá est construit sur une série de techniques conçues pour produire de façon apparemment aléatoire l'une des 256 configurations possibles que le système permet. Dans les séances les plus sophistiquées, le babalawo utilise les noix de palmiste consacrées. Sur le plateau circulaire en bois de mahogany [acajou de Cuba, acajou des Antilles], il jette à pile ou face 8 fois de suite 16 noix divinatoires, d'où 256 configurations possibles (2x8x16=256), qu'on appelle oddu en Yoruba ou signos en espagnol.

Description de la «liturgie», p.130ss. (détail du plateau en mahogany, p.131).
«Chorégraphie» des noix, p.149.

2 / Dire l'Ifá, orateur de l'Ifá

Les configurations (oddu) représentent la parole du dieu Orula ou encore ses caminos, ses «chemins». Une même session de divination met en œuvre the casting of a large number of different oddu, le tirage (par jet de noix de palmiste ou d’autres techniques) de configurations différentes. Le premier tirage (the first cast) est le «principal» oddu de la session; il est choisi pour base pour caractériser la situation personnelle (the personal circumstances) du consultant, que ce soit un client non initié (souvent des femmes) ou un néophyte (en cours d'initiation). Mais avant de révéler la signification de cette configuration principale, le babalawo tire une longue série d’autres configurations conçues pour répondre par oui ou non à des questions spécifiques, dont la première et la plus cruciale est de dire si le consultant est iré (en situation favorable) ou osobbo (en situation défavorable); description, pp.185–187. S’accompagnent de chants et prières que Holbraad garde secrètes (p.130 note 7). Puis une série de questions déterminent la nature et les causes de cet état favorable ou défavorable, ainsi que les remèdes et précautions appropriées. Une fois obtenues les réponses à toutes les questions, le babalawo entame la phase finale de la session divinatoire, dans laquelle la configuration principale va enfin être expliquée, «dite, parlée», hablar el oddu. L’idée de «dire» le oddu vient du fait que chacune des 256 configurations est associée à un grand nombre de mythes que les babalawos passent toute leur vie à mémoriser. Chacun de ces mythes est familièrement désigné comme étant un «chemin du oddu», camino del oddu. Plus un babalawo est savant, plus nombreux sont «les chemins» (= les mythes) attachés à la configuration principale, the principal oddu, mythes ou chemins qu’il entreprend alors de raconter ou dire pour donner au consultant une interprétation de son oddu.

Un exemple, le mythe de Ogún et Saint-Lazare

La consultante, Yolanda, était une mère célibataire, 35 ans, dont le devin, Javier, était le padrino [parrain de Holbraad, et de la dame]. Le oddu principal sous le signe duquel un premier tirage divinatoire place cette femme est Obbeyono (l'une des 256 configurations). Les tirages suivants indiquent qu'elle est osobbo, en situation défavorable, at risk of illness due to sorcery. Le remède prescrit: offrir un collier à Babalu Ayé, le dieu des maladies, souvent identifié à Saint-Lazare. En «disant» le oddu, Javier raconta quatre caminos de Obbeyono, c'est-à-dire quatre mythes associés à la configuration Obbeyono. Holbraad reproduit le second (p.188).

Javier. — Votre [état] osobbo, c'est pas grave; San Lázaro prendra soin de vous aussi longtemps que vous l'en remercierez [en lui rendant un culte]. Les gens sont contents quand ils sont sous le signe de Obbeyono, parce qu'il évoque des perspectives de voyage.

Yolanda. — (Rires) C'est ce que tout le monde désire!

[Un voyage = l'émigration aux Etats-Unis ou ailleurs. Nous sommes en 1998-1999, après l'effondrement du bloc soviétique, et tous les cubains rêvent d'émigrer.]

Javier. — (Il tire sur sa cigarette) L'Ifá dit que jadis en Afrique le dieu gardait jalousement les frontières de son royaume et avec sa machette coupait les intrus en morceaux. Un jour il s'aperçoit qu'un intrus est entré, il prend sa machette et va à sa rencontre. C'est San Lázaro, voyageur infirme, qui se débat avec ses béquilles; il le prend en pitié et, au lieu de l'attaquer, il lui fraie un chemin dans la brousse avec sa machette. Depuis lors Saint-Lazare en est toujours resté reconnaissant à Ogún, et quand les néophytes lors de leur initiation se voient assigner la configuration Obbeyono, on dit que ce sont des voyageurs. Dans votre cas, Orula est juste en train d'évoquer pour vous la possibilité d'un voyage.

Yolanda. — Ah! Si seulement…! Mais chaque fois qu'un projet [d'émigrer] prend tournure, quelque chose vient l'empêcher et me gâche mon sort (mi suerte).

Javier. — Voyons si Ogún veut ouvrir votre chemin. (Nouveau tirage divinatoire.) Non! Il dit qu'il ne veut pas. En tout cas, en rentrant à la maison, ne manquez pas de vous concilier Ogún en lui offrant à boire du rhum, mais pas trop car si vous le saoûlez il ne pourra pas vous aider! (Rires.) Tout le monde veut partir en voyage, n'est-il pas vrai?

C'est parce que le babawalo sait que la dame comme tous les cubains par les temps qui courent (tournant des années 2000) pense à émigrer qu'il interprète dans ce sens le mythe de Ogún et Saint-Lazare. Un bon «orateur de l'Ifá» (orador de Ifá) approprie les mythes à la situation personnelle du consultant.

Un apologue, la métamorphose de la neige en réfrigérateur

«Vous devez savoir parler, vous devez être un orateur de l'Ifá pour opérer la métamorphose, comme nous disons», déclare Javier (p.189), qui raconte à Holbraad une session divinatoire emblématique à laquelle il a assisté dans sa jeunesse (pp.189–190).

Il y avait un type fameux pour son talent d'orateur de l'Ifá. Arrogant, mais plus savant que tous les autres, qui en plus avait pour oddu initiatoire la configuration de Obbeché, qui signifie «perroquet». C'est dire qu'il était né sous le signe de ce don d'orateur. Un jour, lors d'une cérémonie divinatoire itá, resté longtemps silencieux pendant que les autres babalawos participants discutaient du cas du néophyte, il se lève brusquement et s'exclame: «Ecoutez-moi!», puis il se tourne vers le néophyte et lui dit: «Dans ta maison le réfrigérateur est cassé.» Et celui-ci, stupéfait: «Effectivement, il est cassé.» Le devin virtuose se tourne triomphant vers ses collègues: «Vous avez entendu?». Nous nous demandions tous comment l'Ifá pouvait parler du réfrigérateur de ce garçon. Alors notre orateur s'expliqua: «On sait que le oddu [assigné par le premier tirage en début de session] était Obara Meyi, et l'Ifá [dans un des mythes associés à cette configuration] dit qu'il y avait jadis une île peuplée de pêcheurs où le poisson ne cessait de pourrir à cause de la chaleur. Dans une île voisine il y avait toujours de la neige. Les pêcheurs prirent l'habitude de rapporter de la neige d'une île à l'autre pour y conserver le poisson.» Notre collègue devin opéra une métamorphose: il métamorphosa la neige du mythe en réfrigérateur, et les poissons qui pourrissaient à la chaleur en produits à conserver au frais qui pourrissent dans un réfrigérateur cassé. Vous voyez comment çà marche?

Le devin rapproche deux informations tirées de la consultation et des réponses reçues du dieu Orula: d'une part le consultant (le néophyte en voie d'être initié) est sous le signe de Obara Meyi, et d'autre part il est osobbo (condition défavorable). Dans ce rapprochement le devin opère une interprétation de la situation personnelle du consultant par le mythe et une interprétation du mythe par la situation du consultant, et, orateur virtuose de l'Ifá, il métamorphose la neige du mythe en réfrigérateur. Le critère primordial des talents divinatoires d'un babalawo est son «savoir» (conocimiento) qui consiste essentiellement dans le grand nombre de mythes qu'il a mémorisés pour servir de clés d'interprétation des configurations oddu de ses consultants. Tout l'art est de combiner ces mythes avec les informations recueillies au cours de la consultation et des tirages interrogeant Orula. C'est ce que Javier appelle «[la divination comme] métamorphose».

3 / L'interprétation précède la vérité

C'est une donnée ethnographique bien connue des anthropologues depuis le grand livre de Evans-Pritchard, Sorcellerie, oracles et magie chez les Azande, que, par principe, les oracles sont toujours vrais. Mais les anthropologues classiques interprètent ce principe comme une conviction des personnes impliquées dans la divination, les devins et leurs clients, et font de cette conviction des praticiens que leurs oracles sont infaillibles la conséquence du système clos de leurs présupposés épistémologiques. Holbraad a une tout autre explication. Que la vérité des oracles soit au-delà de tout doute, cela n'est pas une conviction des praticiens, mais la marque d'une altérité ontologique de ces oddu que révèle la divination.

Revenons avec Holbraad (pp.193–194) à Yolanda et sa configuration, Obbeyono, qui est associée à un mythe évoquant pour elle la possibilité d'un voyage, que le devin interprète comme la possibilité d'émigrer. Yolanda, en riant, réfute cette possibilité: certes, nous sommes à Cuba en 1998 et émigrer, tout le monde en rêve, mais pour moi, çà ne marche jamais, dit-elle en substance. Un nouveau tirage révélant que Ogún ne veut pas l'aider pour le moment permet à Javier de laisser l'avenir ouvert et la vérité de sa prédiction en suspens. Mais pour le moment la parole du dieu Orula (annonce d'un voyage) est en contradiction avec l'interprétation qu'en fait Javier en laissant espérer à Yolanda une possibilité d'émigrer et d'échapper à l'enfermement cubain, ce qu'elle réfute. Pour les anthropologues classiques comme Evans-Pritchard (à propos des oracles Azandé) et Lévi-Strauss (à propos des paroles du chamane dans son célèbre article sur L'Efficacité symbolique), les devins et les chamanes sont les interprètes d'une parole divine qui les transcende et, lorsque l'interprétation du devin est en contradiction avec la littéralité de la parole divine, l'interprétation, qui est toujours symbolique, métaphorique, ne met pas en question la vérité de la parole divine. Pour les anthropologues classiques, la vérité est logiquement première par rapport à l'interprétation, truth has logical priority over interpretation (p.193). La vérité précède l'interprétation.

Hence, for example, the myth of San Lázaro's passage through the land of Ogún would itself be understood as a divinatory truth-claim, given in the cryptic form of a mythical narrative, and Javier's subsequent suggestion that Yolanda would be traveling in the future would be understood as an interpretation of the myth's content for the benefit of the consultant. Truth comes first, followed by interpretation.

Mais pour Holbraad, il faut «systématiquement inverser» (systematically inverted, p.193) l'ordre de priorité entre l'interprétation et la vérité. L'interprétation n'est pas la représentation d'une vérté préexistante. L'interprétation met la vérité en mouvement pour qu'elle émerge au croisement de deux chemins. Le devin croise dans ses prédictions le chemin du mythe et le chemin de la consultante. Le mythe de Ogún et Saint-Lazare ne parle que de Saint-Lazare en voyage sur son chemin à travers les terres d'Ogún. Les tirages de noix divinatoires pour Yolanda ne parlent que de sa situation défavorable et de voyages inscrits dans son oddu, son signo, son chemin (camino). La vérité de l'oracle émerge au moment où «les paroles du dieu Orula, exprimées sous la forme de mythes, entrent en intersection avec le chemin de la consultante dans l'acte [le tirage des noix divinatoires] qui dit le signo de la consultante», [when] his "words," expressed as myths, intersect with the path of the consultant in the act of "speaking the signo," (p.194).