HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Le tournant ontologique — 1

4 novembre 2019
Comment pensent les arbres de la forêt

En contrepoint:
Steven Feld
Sound and Sentiment.
Birds, Weeping, Poetics,
and Song in Kakuli Expression,

Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1982 

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Feld (Steven)

Œuvre fondatrice en ethnomusicologie et dans une sous-discipline de l'anthropologie symbolique américaine qu'on appelait à l'époque anthropology of emotion. Les mots sentiment et emotion en anglais sont des faux-amis et désignent en français l'affectivité. C'est la publication trois ans plus tard d'une thèse soutenue en 1979 à l'Université d'Indiana, l'un des hauts-lieux de l'anthropologie de la parole et de l'ethnopoétique aux Etats-Unis. De son propre aveu (pages 14 et 217), Steven Feld associe «de façon délibérément éclectique» (p.14) trois paradigmes ou écoles de pensée anthropologique: le structuralisme de Lévi-Strauss (dans La Pensée sauvage), l'anthropologie herméneutique (interpretive) de Clifford Geertz et l'ethnographie de la parole (ethnography of speaking) de Dell Hymes. Il retient de Geertz et Lévi-Strauss le souci des détails ethnographiques et la méthode du collage des petits faits vrais: the sorting through of "facts," impressions, remarks, texts, and recodings of many viewpoints in order to assemble the bits and pieces of substance whose collage properly illuminates the cultural construction of actions and events (p.15).

Dans la forêt tropicale humide en Papouasie Nouvelle Guinée, le chant des oiseaux est, pour les Kaluli, la parole des morts, et la voix de fausset (the high falsetto cooing cry, p.20), le chant aigu et descendant du ptilope, l'oiseau muni, qui rappelle les pleurnichements d'un enfant, est le son emblématique de la tristesse. Le livre s'ouvre sur le mythe du garçon qui se transforme en oiseau muni. Je reprends ici l'ecellente recension de Isabelle Schulte-Tenckhoff:

Il était une fois un garçon et sa soeur aînée qui s'appelaient mutuellement ade. Ils se trouvaient au bord de la rivière pour pêcher des écrevisses. Tandis que la fille en attrapa quelques-unes, le petit garçon restait les mains vides. A plusieurs reprises, il implora sa soeur de partager ses écrevisses avec lui. Mais bien que le lien (ade) qui les unissait l'y obligeât, elle refusa, prétendant que sa prise revenait à d'autres membres du groupe de parenté. Pour finir, le garçon réussit à attraper une minuscule crevette qu'il serra fort dans sa main jusqu'à ce qu'elle fût toute rouge. Il ôta la chair et plaça la coquille sur son nez qui prit alors une couleur rose vive, et ses mains se transformèrent en ailes. Quand la fille s'aperçut de la métamorphose de son frère, elle le supplia de ne pas s'envoler, mais au lieu de lui répondre verbalement, il émit le roucoulement en falsetto de l'oiseau muni. Puis il s'envola, au grand désespoir de sa soeur qui éclata en pleurs et lui offrit sa prise entière, mais en vain. Le garçon poussa des cris plaintifs qui se convertirent bientôt en chant: «Tu ne m'a pas donné tes écrevisses; je n'ai pas d'ade; j'ai faim» (20-21).

Ce mythe résume tous les thèmes et symboles étudiés dans le corps du livre: les rapports hommes-femmes, la faim et le don de nourriture, perte, abandon et tristesse, les oiseaux, les pleurs, la poésie, le chant. Il y a deux sortes de pleurs chez les Kaluli, ceux des hommes et ceux des femmes. Hommes: lamentations rapides, hystériques et répétitives comme le chant du muni. Femmes: pleurs chantés plutôt lents et mélodiques. Les chants pleurés des hommes, avec tambour et danse, privilégient la poésie, scandée sur un seul ton. Les pleurs chantés des femmes privilégient la mélodie.

Cette œuvre, qui est déjà relativement ancienne, annonçait deux développements récents de l'anthropologie. D'abord l'émergence, en anthropologie des arts de la parole et du spectacle (performance), du partage des émotions entre les performers (ceux qui chantent et qui dansent) et l'auditoire (audience), y compris l'ethnographe dont l'affectivité est impliquée (co-aesthetic emotion, p. 217). Ensuite, une approche des réalités invisibles qui, alors que Feld est prisonnier du culturalisme américain de son époque, sera la cible quinze ou vingt ans plus tard des anthropologues du tournant ontologique. C'est ainsi qu'il analyse «la notion Kakuli de deux réalités coextensives, l'une visible et l'autre un reflet» (p.30), le reflet d'un esprit (a spirit reflection) qui apparaît dans le monde visible sous la forme d'un animal. «Dans ce contexte, les oiseaux deviennent une société humaine métaphorique» (p.31). Il suffira d'inverser le sens de la métaphore — c'est la société humaine qui est une métaphore — et, du même coup, de supprimer le vocabulaire spiritualiste (esprits, reflets) pour remettre l'ontologie à l'endroit.

Lectures complémentaires

Tessitures: Dossier Feld

Jean-Jacques Nattiez and Julie Dolphin, Review of: Sound and Sentiment, Birds, Weeping, Poetics and Song in Kaluli Expression by Steven Feld, Yearbook for Traditional Music, Vol.15, East Asian Musics (1983), pp.173–177. 

Roy Wagner, Review of: Sound and Sentiment, Birds, Weeping, Poetics and Song in Kaluli Expression by Steven Feld,  Language in Society, Vol.13, No.1 (Mar., 1984), pp.108–113.

Daniel M. Neuman, Review of: Sound and Sentiment, Birds, Weeping, Poetics and Song in Kaluli Expression by Steven Feld,  Ethnomusicology, Vol.28, No.3 (Sep., 1984), pp.551–554.

Isabelle Schulte-Tenckhoff, Recension de: Sound and Sentiment, Birds, Weeping, Poetics and Song in Kaluli Expression by Steven Feld, Cahiers de musiques traditionnelles, Vol.1, de bouche à oreille (1988), pp.214–221.

Steve Feld and Donald Brenneis, Doing Anthropology in Sound, American Ethnologist, Vol.31, No.4 (Nov., 2004), pp.461–474.

Steven Feld, Aaron A. Fox, Thomas Porcello, and David Samuels, Vocal Anthropology: From the Music of Language to the Language of Song, Chapter14 of: A Companion to Linguistic Anthropology, Edited by Alessandro Duranti, Oxford, Blackwell, 2004, pp.321–345.