HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

“Twins are birds”
Martin Holbraad sur l'aporie d'Evans-Pritchard

3 novembre 2019

Dans un débat de 2010 à Manchester sur le tournant ontologique en rupture avec le culturalisme.

Tessitures: dossier Holbraad

Soumhya Venkatesan (Edited by), Ontology Is Just Another Word for Culture, Critique of Anthropology, Vol.30(2), 2010, pp.152–20. Motion Tabled at the 2008 Meeting of the Group for Debates in Anthropological Theory, University of Manchester. Proposing the motion: Michael Carrithers, Matei Candea. Opposing the motion: Karen Sykes, Martin Holbraad.

L'aporie d'Evans-Pritchard

E.E. Evans-Pritchard, Customs and Beliefs relating to Twins among the Nilotic Nuer, The Uganda Journal, Vol.3, No.3, January 1936, pp.230–238.

(235) Besides being considered a single personality twins are also spoken of as birds. I have often been told by Nuer, ''A twin is not a person, he is a bird'.
(238) Nuer customs and beliefs at 0nce recall the controversies started by Lévy-Bruhl. How can twins be both human beings and birds? How can two persons be a single person?… It is not always understood that there is no necessary contradiction in being a man and a bird. To Nuer a twin does not cease to be a man because he is also a bird. He is just as fully a man as someone wl10 is not a twin in respect of physical characters and in normal situations. But in respect of a certain supra-sensory quality a twin also partakes of the character of birds.

Comment les jumeaux peuvent-ils être à la fois des humains et des oiseaux? La solution de cette difficulté logique a fait l'objet d'une abondante littérature dans l'anthropologie britannique que résume commodément Lévi-Strauss au chapitre IV du Totémisme aujourd'hui (1962) avant d'en proposer une analyse magistrale :

(Totémisme aujourd'hui, 114) Pour définir les jumeaux, les Nuer emploient des formules qui, au premier abord, semblent contradictoires. D'une part, ils disent que les jumeaux sont «une personne » (ran) ; de l'autre, ils affirment que les jumeaux ne sont pas «des personnes» (ran), mais «des oiseaux» (dit). Pour interpréter correctement ces formules, il faut envisager, étape par étape, le raisonnement qu'elles impliquent. Manifestations de puissance spirituelle, les jumeaux sont d'abord de «enfants de dieu» (gat kwoth) et — le ciel étant le séjour divin — ils peuvent être dits aussi /115/ «personnes d'en haut» (ran nhial). Sous ce rapport, ils s'opposent aux humains ordinaires, qui sont des «personnes d'en bas» (ran piny). Comme les oiseaux sont eux-mêmes «d'en haut», les jumeaux leur sont assimilés. Cependant, les jumeaux demeurent des êtres humains: tout en étant «d'en haut», ils sont relativement «d'en bas». Mais la même distinction s'applique aux oiseaux, puisque certaines espèces volent moins haut et moins bien que d'autres: à leur manière, par conséquent, et tout en demeurant globalement «d'en haut», les oiseaux aussi peuvent être répartis selon le haut et le bas. On comprend donc pourquoi les jumeaux sont appelés /116/ du nom d'oiseaux «terrestres»: pintade, francolin, etc. Le rapport, ainsi posé entre les jumeaux et les oiseaux, ne s'explique, ni par un principe de participation à la manière de Lévy-Bruhl, ni par des considérations utilitaires comme celles invoquées par Malinowski, ni par l'intuition d'une ressemblance sensible, admise par Firth et Fortes. Nous sommes en présence d'une série d'enchaînements logiques unissant des rapports mentaux. Les Jumeaux «sont des oiseaux», non parce qu'ils se confondent avec eux ou parce qu'ils leur ressemblent, mais parce que les jumeaux sont, par rapport aux autres hommes, comme des «personnes d'en haut» par rapport à des «personnes d'en bas» et, par rapport aux 0iseaux, comme des «oiseaux d'en bas» par rapport à des oiseaux d'en haut». Ils occupent donc, comme les oiseaux, une position intermédiaire entre l'esprit suprême et les humains.

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(116) Comme Evans-Pritchard le dit lui-même, cette relation est d'ordre métaphorique (Nuer Religion, p.90: Nuer are speaking in poetic metaphors). Les Nuer parlent des /117/ espèces naturelles, par analogie avec leurs propres segments sociaux tels que les lignées […]. Le monde animal est donc pensé en termes de monde social.

Du fonctionnalisme au culturalisme y compris le structuralisme, s'il m'est permis de désigner d'un mot quelques courants classiques de l'anthropologie, les contradictions sémantiques entre les mots du discours indigène énoncés dans les langues locales et les mots anglais ou français qu'utilisaient les anthropologues dans leur travail analytique ne conduisaient nullement ces derniers à remettre en question la validité de leurs concepts analytiques. La rhétorique classique et la sémiotique étaient invoquées pour rendre compte de ces contradictions: «C'est par métaphore, dit en substance Lévi-Strauss après Evans-Pritchard, que les Nuer affirment que twins are birds.»

Le tournant ontologique inverse le sens de l'analyse

Martin Holbraad formule très clairement le principe clé (the key tenet) de l'approche ontologique en anthropologie. La démarche n'est plus d'appliquer nos concepts analytiques à l'explication (logique) et à défaut l'interprétation (rhétorique) des données ethnographiques, mais à l'inverse, lorsque des contradictions nous poussent dans nos retranchements, d'exercer au moyen des données ethnographiques un effet de levier forçant à la transformation de nos concepts analytiques.

L'aporie d'Evans-Pritchard, c'est-à-dire l'apparente absurdité de l'énoncé twins are birds recueilli sur le terrain sert à Martin Holbraad de pierre de touche pour évaluer la pertinence de cette inversion des priorités entre l'ethnographie et la conceptualisation. La conceptualisation ne précède pas l'ethnographie, mais l'inverse. Les énoncés absurdes ou contradictoires recueillis sur le terrain doivent nous signaler l'inadéquation de nos concepts et nous forcer à reconceptualiser.

(Intervention de Holbraad à Manchester 2010, p.180)

I want to argue that the key tenet of an ontological approach in anthropology, as opposed to a culturalist one in the broadest sense, is that in it anthropological analysis becomes a question not of applying analytical concepts to ethnographic data, but rather of allowing ethnographic data to act as levers – big Archimedean ones! – for the transformation of analytical concepts. Instead of worrying about how best to use the concepts we have at our disposal in order either to 'explain' what we find in our ethnographies or to 'interpret' it (the contrast between explanation [logique] and interpretation [rhétorique] being the ur-dilemma of culturalism), we should be worrying about the fact that when push comes to shove in ethnography[quand en ethnographie on est poussé dans ses retranchements] the concepts we have at our disposal may be inadequate even to describe our data properly, let alone to 'explain' or 'interpret' it. Our task then must be to locate the inadequacies of our concepts in order to come up with better ones – a task one associates more with philosophy than with any form of science or the softer 'arts'. So if there were to be a one-word slogan for an ontological approach in anthropology it would be one that some philosophers like to think of as their own: 'Conceptualization!'

(182) Indeed, we may note that so-called 'social constructivists' (aka postmodernists, relativists, etc.), who generally can't stand dualism of any sort, are arguably the most extreme in this respect. For them all there is is different viewpoints: viewpoint on viewpoints, representations of representations, culture squared, nature vanished. But this putative rebuttal of so-called 'Cartesianism' only magnifies the basic premise of dualism, which is that alterity can only be understood as a divergence between contrasting representations of reality. Forced to choose, as Bruno Latour also says somewhere, I'd always opt for the constructivists' traditional adversaries, the realists (aka positivists, universalists, etc.). At least they are upfront about their Enlightenment dualism, and proud of it. This goes even for cognitive anthropologists who, in a move that mirrors the constructivists' amputation of nature, have argued that representations themselves are as natural as trees since they are nothing more than the product of brain processes (nature squared, culture, supposedly, vanished). For they too hold on to representations as the vehicle for explaining why it is that people see the world differently, and why they so often get the world wrong too — the Cartesian worry. In cognitivist parlance 'representations' is indeed just another word for 'culture'.

Chez les Nuer ethnographiés par Evans-Pritchard, ses informateurs lui déclaraient que les jumeaux étaient des oiseaux. Faut-il traduire ces déclarations comme Evans-Pritchard écrivant que les Nuer pensaient que jumeaux étaient des oiseaux? Ce serait conclure à la relativité culturelle du vrai et du faux et conclure, en citant Pascal, Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. Que nous, anthropologues occidentaux, nous décidions a priori que notre représentation des jumeaux comme des humains liés par germanité (frères et sœurs germains, human siblings) soit absolument vraie (si nous sommes positivistes) ou seulement une vérité dans notre culture (si nous sommes relativistes), de toute façon l'énoncé twins are birds resterait alors pour nous une métaphore poétique. Mais, pour Holbraad, c'est un malentendu qui résulte de notre incapacité à remettre en question nos concepts a priori.

(183) Our apparent disagreement with the Nuer about the nature of twins may just as well be due to misunderstanding. The Nuer may appear to be asserting that twins are birds but may in fact be saying something quite different – something we fail to grasp, not because it contradicts what we assume to be true about twins, but rather because it goes beyond our own assumptions. Like /184/ hammers to which everything looks like nails, we may be thinking that the Nuer are talking about what we understand as 'twins' and 'birds', while they may in fact be conceiving of something else entirely. The Nuer, in other words, may be talking past us rather than against us.

(184) To say that the Nuer disagree with us over the nature of twins is just to say that they deny what we take to be true or, in other words, that they assert what we take to be false. If we know what 'twin' means and what 'bird' means at all we also know that twins are not birds. No amount of relativist fudge can get us out of the fact that, as far as we are concerned, the Nuer are saying something wrong.

So what makes the ontological approach to alterity not only pretty different from the culturalist one, but also rather better, is that it gets us out of the absurd position of thinking that what makes ethnographic subjects most interesting is that they get stuff wrong. Rather, on this account, the fact that the people we study may say or do things that to us appear as wrong just indicates that we have reached the limits of our own conceptual repertoire. When even our best description of what others think is something as blatantly absurd as 'twins are birds' then we have grounds to suspect that there is something wrong with our ability to describe what others are saying, rather than with what they are actually saying, about which we a fortiori know nothing other than our own misunderstanding. The anthropological task, then, is not to account for why ethnographic data are as they are, but rather to understand what they are — instead of explanation or interpretation, what is called for is conceptualization. And note that such a task effectively inverts the very project of anthropological analysis. Rather than using our own analytical concepts to make sense of a given ethnography (explanation, interpretation), we use the ethnography to rethink our analytical concepts. Rather than asking why the Nuer should think that twins are birds, we should be asking how we need to think of twins, birds (and all their relevant corollaries, such as humanity, siblinghood, animality, flight or what have you) in order to arrive at a position from which the claim that twins are birds no longer registers as an absurdity.

(185) This, then, is what an 'ontology' is: the result of anthropologists' systematic attempts to transform their conceptual repertoires in such a way as to be able to describe their ethnographic material in terms that are not absurd.