HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Formation d'une conscience morale

18 novembre 2019

Joel Robbins
Becoming Sinners. Christianity and
Moral Torment in a Papua New Guinea Society
,
Berkeley; University of California Press, 2004

Enquête en 1991–1993 en Papouasie-Nouvelle-Guinée à l'est de l'Indonésie, au nord de l'Australie, chez les peuples Min (p.15) de Mountain Ok in the West Sepik Province. Les Urapmin, groupe endogame de 400 personnes, sont entrés en contact avec les colons blancs en 1936. Colonial rule établi à la fin des années 40 (p.49). Echanges de sel et d'allumettes for local foods (p.51) Les Urapmin continuent à tirer leur subsistance de leurs jardins, de l'élevage des cochons et de la chasse.

Il n'y eu jamais de missionnaire à demeure parmi eux ni aucun prosélytisme venu du dehors. Ils ont pris eux-mêmes l'initiative de se christianiser, en envoyant de jeunes garçons (16 ans) à la mission et la Bible school de Tifalmin au début des années 60 et plus tard aux Bible schools établies dans la brousse (pp.104-105). Les Urapmin qui fréquentèrent l'école de Tifalmin y apprenaient à parler, lire et écrire en Tok Pisin (pidjin) et des rudiments de calcul; ils étudiaient aussi la Bible. Les meilleurs élèves étaient envoyés à Telefomin (p.106) où ils recevaient une formation complémentaire en lettres et en calcul (additional training in literacy and arithmetic) et une instruction religieuse intensive, pour être ensuite envoyés dans la brousse comme évangélistes pour créer leurs propres écoles. C'est alors, en 1963-1965, que les Urapmin furent christianisés, les enfants des familles dominantes (from the top group… from top villages, p.106) étant scolarisés dans une école nouvellement créée chez eux par un évangéliste formé à Telefomin.

Phase évangéliste et phase charismatique

Trois raisons expliquent la rapide conversion des Urapmin au christianisme (pp.15-16). 1°) Les Urapmin jouissaient d'une position centrale et prestigieuse dans le système rituel traditionnel of the greater Mountain Ok region, qu'ils perdirent lorsque leurs voisins furent évangélisés et que la région s'ouvrit sur l'extérieur (settlements with airstrips, des stations dotées de pistes d'atterrissage) et qu'ils voulaient retrouver. 2°) La culture traditionnelle Urapmin accordait déjà une grande importance à la réflexion morale. 3°) La structure sociale Urapmin favorisait les stratégies individuelles, et en particulier leur système de filiation cognatique, c'est-à-dire bilatérale, non unilinéaire, passant indifféremment par les hommes et par les femmes.

La christianisation des Urapmin s'est faite en deux phases successives, une phase utilitariste dans laquelle les Urapmin adhèrent aux enseignements des baptistes (évangéliques, conservateurs), puis une phase spiritualiste à partir de 1977 dans laquelle les Urapmin deviennent pentecôtistes (charismatiques). Phase utilitariste: Les big men Urapmin envoyèrent leurs fils à l'école de la mission pour qu'ils apprennent à lire et à écrire, tout en restant fidèles à la tradition. Cela ne portait pas atteinte au système religieux traditionnel parce que les jeunes garçons n'y jouaient pas de rôle important (p.111). Les jeunes christianisés, cependant, prennent conscience que le christianisme et la religion ancestrale sont incompatibles. D'où la seconde phase, spiritualiste, qui commence avec le revival de 1977 (p.115), faisant émerger un pastorat local Urapmin et s'achevant par la conversion de la communauté toute entière.

La christianisation n'efface pas le système moral ancien. A la différence de la morale chrétienne qui condamne le libre arbitre (the will), dans la morale Urapmin traditionnelle le libre arbitre individuel est conçu comme nécessaire à l'existence humaine. L'objet du livre de Joel Robbins est de repérer et analyser les différences et la tension entre deux systèmes de valeurs. A la morale traditionnelle Urapmin qui accorde une valeur fondamentale à l'exercice du libre arbitre, que Robbins nomme the will ou willfulness, la capacité qu'a la volonté de se déterminer, s'oppose la morale chrétienne qui accorde une valeur fondamentale à l'esprit d'obéissance à la règle, que Joel Robbins nomme the law ou lawfulness (pp.218–219 et 293).

Pour une histoire du concept de valeur en anthropologie

La sociologie des valeurs fondamentales auxquelles adhère un groupe social, et qu'on peut définir avec Marcel Mauss comme les catégories spécifiques de la pensée collective, est l'un des paradigmes (modèles explicatifs) de l'anthropologie sociale depuis ses débuts. Joel Robbins adhère à ce paradigme et cite l'œuvre de Louis Dumont comme l'une de ses principales sources d'inspiration.

Quatre auteurs classiques jalonnent l'histoire du concept de valeur en anthropologie sociale: Henry Sumner Maine, Max Weber, Marcel Mauss et Louis Dumont. H. S. Maine dans Ancient Law (1861) fondait véritablement l'anthropologie sociale en inventant la distinction entre sociétés fondées sur le Statut comme valeur fondamentale et sociétés fondées sur le Contrat comme valeur fondamentale. A mon avis (mais je suis bien conscient de l'anachronisme et des approximations dont je suis coupable en faisant ce rapprochement), Robbins retrouve chez les Urapmin aujourd'hui cette dialectique entre l'obéissance à la loi dans les pratiques et les institutions sociales fondées sur le Statut et l'exercice du libre arbitre dans les pratiques et les institutions sociales fondées sur le Contrat. C'est, dans la morale des Urapmin charismatiques, le tiraillement entre le libre arbitre (willfulness) et l'obéissance (lawfulness). Robbins reprend aussi à Max Weber (1864–1920) la définition de l'action sociale comme une action orientée par des valeurs dominantes. Mais surtout Robbins reprend le mot d'ordre que Marcel Mauss assignait aux ethnologues et qui était de dresser le catalogue des catégories spécifiques de la pensée collective au sein des sociétés qu'ils ethnographiaient. Reportons-nous à la conclusion d'un article fameux de 1924 intitulé «Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie»:

«Il faut avant tout dresser le catalogue le plus grand possible de catégories; il faut partir de toutes celles dont on peut savoir que les hommes se sont servis. On verra alors qu'il y a eu et qu'il y a encore bien des lunes mortes, ou pâles, ou obscures, au firmament de la raison.» Cité ici d'après l'édition numérisée disponible sur le site Les classiques des sciences sociales, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC).

Ces catégories sont comme des lunes éclairant la pensée collective des différentes sociétés, elles brillent ou pâlissent «au firmament de la raison [universelle]» selon que vivent ou meurent les sociétés particulières. Ce sont à la fois des idées-forces (comme on disait au tournant du vingtième siècle) et des valeurs fondamentales orientant l'action sociale. Louis Dumont a repris le mot d'ordre de Mauss dans Homo hierarchicus (1966) et dans Essais sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne (Paris, Seuil, 1983), où il montre que dans le système de valeurs des sociétés modernes, l'individualisme est l'une de ces valeurs fondatrices de notre culture et de nos genres de vie. Robbins (pp.11–13 et 293 et suiv.) reprend à Dumont cette idée en montrant que les Urapmin, alors même qu'ils sont évangélisés, adhèrent à l'individualisme moderne qui les conforte dans la valeur qu'ils accordaient traditionnellement au libre arbitre.

Ethnographie de la vue et de la vision

Dans un livre comme celui de Joel Robbins où prolifèrent les références et les spéculations philosophiques, nous devons impérativement nous concentrer sur les pages les plus ethnographiques, qui seules donnent sa couleur et sa chair à l'enquête que nous lisons. A titre d'exemples, j'ai choisi d'étudier de plus près (et en inversant la chronologie) les pp.253–266 qui montrent l'importance de la vue dans une ethnographie de la prière, et les pp.138–145 qui montrent le rôle crucial de la vue comme source de savoir doué d'autorité (a source of authoritative knowledge) pour prouver l'existence de Dieu.

Le déroulement d'une messe dominicale à l'église est théâtral selon Robbins et représente «une formation dramatisée de la conscience morale», the drama of ethical self-formation (p.255). Cette formule américaine est intraduisible en français. Le mot self ici désigne «[la conscience de] soi» et plus précisément, telle que j'interprète cette formule intraduisible, «la conscience d'une responsabilité personnelle». Ethical self-formation me semble donc signifier en français «la formation de la [conscience] morale (ethical) de soi (self) [comme responsabilité personnelle]», qui s'opère au cours d'une messe à l'église où elle prend la forme d'une «performance théâtrale» (drama).

Un détail ethnographique (p.261) signale «l'importance de la vue dans l'acquisition d'un savoir valide» (the importance of sight in the acquisition of valid knowledge). C'est que quand ils prient, les Urapmin ferment les yeux. Le prêtre ou les fidèles à la messe qui sont sur le point d'entamer une prière l'annoncent et attendent pour commencer que les autres ferment les yeux: c'est pour eux une règle chrétienne rigoureuse. Juste avant de commencer une prière, on ferme la porte de l'église. Quand la prière est terminée, on rouvre la porte. Tout au long de la messe où l'on alterne prière, chants, prière, sermon, chants, prière, se déroule ainsi une dialectique entre fermer et ouvrir la porte, fermer et ouvrir les yeux. Une explication utilitariste que donnent les informateurs de la fermeture de la porte de l'église pendant la prière est qu'on a peur que des intrus viennent attaquer les fidèles pendant qu'ils ont les yeux fermés, leur jeter un sort ou les voler, mais cela n'est jamais arrivé; c'est un fantasme. L'ethnologue (p.261) avance une autre interprétation de ce détail ethnographique en croisant la polarité ouvert–fermé et la polarité dehors–dedans. La porte de l'église ouvre sur le dehors qui est «un lieu de danger et de violence volontaire (willful violence)». Porte fermée, yeux fermés: les fidèles se concentrent sur la prière et leur foi dans la protection divine en se soumettant complètement à la volonté de Dieu et en lui abandonnant toute capacité d'initiative personnelle, putting their trust in God's protection and submitting their agency completely to him (p.262). L'alternance théâtrale (the drama of church service) entre les yeux et la porte ouverts et fermés symbolise donc l'alternative morale entre l'exercice du libre arbitre et l'esprit d'obéissance aux commandements de Dieu.

Les yeux sont l'organe de la révélation (p.139). La vue est la seule preuve valide de la réalité des choses (pp.138–145). Les Urapmin ne croient jamais ce que leur dit autrui sans essayer de confirmer ses dires par la vue. Comment pouvait-on être sûr qu'un homme et une femme vivant ensemble était réellement mariés, dans cette société où il n'y avait traditionnellement aucune cérémonie ni aucun rite de mariage? Ce n'est qu'en observant leur comportement lorsqu'ils partaient jardiner dans la brousse, la femme marchant derrière l'homme, qu'on en concluait à la réalité de ce mariage (p.143). Il en fut exactement de même au moment du revival de 1977 pour conclure avec certitude à l'existence de Dieu et se convertir au christianisme. La Parole des évangélistes prêchant la Bible ne suffisait pas. Il fallaient qu'ils adhèrent aux rituels de possession introduits en 1977 par les pentecôtistes. C'est seulement quand Jésus est apparu aux yeux des Urapmin dans leur propre corps ou celui de leurs amis violemment agité par la possession qu'ils ont eu la preuve de l'existence de Dieu (p.144):

When the Urapmin see their own bodies or those of their friends flail [s'agiter violemment] in possession, they see proof of God's existence. When Jesus appears to them in visions and dreams, they see that he exists. When the Holy Spirit shows Spirit meris the doings of the indigenous spirits, they see God's ability to reveal not only himself but also worlds that are usually hidden.

Dans le nouveau système de valeurs et la nouvelle conscience morale née de la christianisation mais en continuité avec la tradition, l'organe de la Révélation divine n'est pas l'ouïe écoutant la bonne Parole, comme dans le chistianisme orthodoxe des évangélistes, mais la vue qui révèle l'existence de Dieu dans les pratiques de possession, les visions et les rêves qui peuplent l'imaginaire collectif des pentecôtistes.