HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE
Parole, autorité et violence

Objet du débat —
L'autorité de la parole ne marque-t-elle pas nécessairement la domination d'une tradition écrite sur les pratiques de la vie quotidienne?

2 décembre 2019
Conversions religieuses et autorité de la parole

William Hanks, Converting Words.
Maya in the Age of the Cross
,
Berkeley, University of California Press, 2010

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues linguistes > Hanks (William)

William Hanks (Berkeley), maintes fois invité à Paris, a utilisé plusieurs concepts clés de Pierre Bourdieu (la théorie de la pratique, la théorie des champs) dans ses recherches sur les pratiques communicationnelles. Voir l'entrée Bourdieu dans l'index de Converting Words. Hanks étudie la façon dont les missions catholiques au Yucatan, depuis la conquête espagnole jusqu'à la fin de la période coloniale, ont évangélisé les Maya. Hanks travaille à l'interface de l'anthropologie, de la linguistique et de l'histoire, sur un corpus de dictionnaires, de grammaires et de textes en langue maya yucatèque (Yucatec Maya Language). A l'interface de l'anthropologie religieuse, de l'anthropologie linguistique et de l'histoire coloniale sous la domination espagnole du Yucatan (1546–1821).

Le titre du livre en anglais Converting Words est à double sens. Ce sont d'une part «des mots qui convertissent», les mots d'une nouvelle langue inventée pour convertir les mayas au christianisme, mais d'autre part, pour forger cette nouvelle langue les missionnaires franciscains se sont appliqués à traduire l'espagnol en maya, c'est-à-dire à convertir les façons de parler chrétiennes en mots mayas christianisés. «Dans l'acte de traduire se trouvait la première conversion. Celle-ci consistait non pas en la conversion des Indiens en chrétiens, mais plutôt dans le processus inverse: de la chrétienté comme empire de sens, redécrite, reformulée et réarticulée en maya» (Pour qui parle la croix, p.9).

Pour entrer dans cet ouvrage complexe et très spécialisé, vous devez vous aider des deux textes plus courts et pédagogiques dans lesquels Hanks a résumé ses thèses et ses exemples:

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues linguistes > Hanks (William)

William F. Hanks, Pour qui parle la croix. La colonisation du langage chez les Mayas du Mexique, Conférence prononcée le 4 décembre 2007, Naterre, Société d'ethnologie (Conférence Eugène Fleischman, V), 2009.

William F. Hanks, Language in Christian Conversion, in Janice Boddy and Michael Lambek, Eds., A Companion to the Anthropology of Religion, Oxford, Wiley Blackwell, 2013, Chapitre 21, pp.387–406.

Je vous recommande aussi un compte rendu perspicace:

Frauke Sachse, Review of Converting Words. Maya in the Age of the Cross. (The Anthropology of Christianity, 6) by William F. Hanks, Anthropos, Bd.106, H.2 (2011), pp.675–678.

Ce livre a pour thème le rôle du langage dans la conversion des Maya du Yucatan au christianisme. La thèse centrale est que la conversion des personnes impliquait aussi la conversion de leur langue et l'émergence d'une «translangue» née de l'interaction sociale et religieuse entre les missionnaires espagnols et la population indigène, une nouvelle langue qu'on appelle «le maya réduit» (Maya reducido) et qui est devenu au Yucatan une langue de culture et d'administration. L'adjectif reducido «réduit» et le substantif reducción «réduction» en espagnol signifient ici une mise aux normes chrétiennes, une langue colonisée. Espagnols et mayas étaient au Yucatan dans une situation linguistique de diglossie. La diglossie est l'imposition d'une langue douée d'autorité, ici l'espagnol, langue des colonisateurs, aux locuteurs d'une langue indigène minorée (dévaluée), ici le maya, langue des vaincus. La colonisation au Yucatan prit la forme d'une évangélisation et de l'invention par les missionnaires franciscains du maya réduit, c'est-à-dire mis aux normes du discours chrétien.

De l'opacité résiduelle dans la traduction
à la domination d'une langue sur une autre

Une question épistémologique cruciale dans Converting Words porte sur les enjeux, les conditions de possibilité et les limites de validité de la traduction entre deux langues et deux cultures étrangères l'une à l'autre. Réaliser une traduction parfaitement exacte est très difficile sinon même impossible, parce que les langues ne sont pas transparentes. Autrement dit, [1] un voyageur qui ne parle pas la langue locale et qui a recours à un interprète ne peut jamais accéder à l'intégralité du contenu de la parole indigène dans son exactitude, et [2] un philologue, linguiste ou ethnologue qui traduit la parole indigène en une langue européenne, ou inversement, un missionnaire qui traduit la Bible dans une langue indigène, ne peut jamais réaliser une traduction parfaitement exacte. Le processus de traduction laisse toujours une dose plus ou moins épaisse d'opacité résiduelle. L'opacité résiduelle résulte du fait que les mots d'une traduction n'ont pas les mêmes connotations pour les locuteurs de la langue cible (ici le maya) que pour la langue source (ici l'espagnol ou le latin). Ils sont entachés d'indexicalité.

Fonction référentielle et la fonction indexicale du langage
Esquisse d'une histoire du concept d'indexicalité

C'est Roman Jakobson en 1968 dans «Poésie de la grammaire et grammaire de la poésie» qui introduisit la distinction entre une fonction référentielle et une fonction indexicale du langage. Voir sur le site Orfeo la page:

http://orfeo.tessitures.site/la-scene-langagiere/referentiel-et-indexical

L'indexicalité est la propriété d'un énoncé de porter des traces de son contexte d'énonciation ou de la subjectivité du locuteur. La distinction entre référentiel et indexical est très ancienne dans la philosophie et la logique européennes, car c'est la distinction entre la dénotation (l'objet auquel on fait référence) et la connotation (les sentiments et les situations que l'énoncé évoque). Plus encore, cette distinction fonde la distinction en linguistique entre la sémantique (étude des rapports entre signifiant et signifié, c'est-à-dire entre la signification et la dénotation d'un énoncé) et la pragmatique (étude des actes de langage, c'est-à-dire des rapports entre un énoncé et son contexte d'énonciation).

Revenons aux franciscains traduisant l'espagnol en une nouvelle langue maya appropriée aux choses de la vie chrétienne. «Traduire revient à décrire à nouveau en maya l'objet désigné par l'expression espagnole correspondante. Les deux langues ne se rencontrent pas une à une dans une simple correspondance, mais passent par les objets auxquels elles se réfèrent (Pour qui parle la croix, p.16). La traduction de «Dieu» en maya, par exemple, devait éviter l'ambiguïté de la racine ku en maya qui désignait les dieux ou idoles indigènes. Pour exclure toute référence idolâtre, les franciscains ajoutaient systématiquement au mot ku un ancrage indexical, à savoir un adjectif qui ancrait le nom de Dieu en maya réduit dans le contexte de la doctrine chrétienne, en désignant Dieu du nom de cuxul ku (littéralement «dieu vivant») ou hunab ku («dieu unique»). Les adjectifs ajoutés ancraient le nom de Dieu en maya dans le monde chrétien. L'ancrage indexical était un moyen d'introduire en maya réduit des relations doctrinales chrétiennes entre des mots qui en espagnol n'avait aucune relation linguistique. Les mots en maya réduit pour dire «baptême», oc haa (litt. entrer dans l'eau), «croyance», ocol ol (litt. entré dans le cœur) et «conversion», ocçah ba ('entrer + causatif + réflexif', litt. se faire entrer) ont une racine commune, oc «entrer». On voit sur cet exemple comment la traduction de l'espagnol introduisait en maya un ancrage indexical dans le monde chrétien: «il n'y avait pas de relation linguistique entre les mots baptême, croyance et conversion en espagnol, mais il existait une profonde relation doctrinale entre les concepts auxquels ils se réfèrent. Les traductions en maya rendaient cette relation doctrinale transparente» (Converting Words, p.129).

Lectures complémentaires

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues linguistes > Hanks (William)

Pour situer cette œuvre de Hanks dans le cadre d'ensemble de l'anthropologie religieuse, l'une des grandes sous-disciplines de l'anthropologie, consulter un excellent ouvrage de référence dont la Part V est consacrée à la place des langues vernaculaires dans les pratiques de conversion religieuse, domaine spécialisé mais néanmoins central en anthropologie religieuse, dans la mesure où les missionnaires chrétiens dans les sociétés sans écriture ont été les principaux agents de la grammatisation des langues vernaculaires (c'est-à-dire de l'invention d'une écriture et de la publication de grammaires et de dictionnaires dans la langue indigène grammatisée).

Janice Boddy and Michael Lambek, Eds., A Companion to the Anthropology of Religion, Oxford, Wiley Blackwell (Blackwell Companions to Anthropology), 2013.

Pour aborder de front la problématique de la traduction en anthropologie, partir du numéro thématique de HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), organisé par William Hanks et Carlo Severi.

William F. Hanks and Carlo Severi, Translating worlds: The epistemological space of translation, HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), pp.1–16.

William F. Hanks, The space of translation, HAU. Journal of Ethnographic Theory, Volume 4, Issue 2 (Autumn 2014), pp.17–39.