HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Savoirs, action collective et milieux de vie — 1

Objet du débat —
Comment un groupe social dans ses pratiques, ses institutions et ses représentations s'adapte à l'écologie locale et s'approprie les ressources du milieu naturel.

9 décembre 2019
En contrepoint: L'accès à l'eau

David Mosse
The Rule of Water.
Statecraft, Ecology, and Collective Action
in South India,

Oxford University Press, 2003

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Mosse (David)

David Mosse (SOAS, London) mena son enquête au début des années 1980 puis la reprit en 1993 au Ramnad, une région agricole, principalement rizicole, du Tamilnad (sud-est de l'Inde) soumise à de fréquentes sécheresses où l'irrigation est cruciale et où se perpétuait à l'époque l'un des systèmes traditionnels de collecte de l'eau de pluie (ancient water harvesting systems) dans des réservoirs servant à l'irrigation (tank irrigation). Mosse étudie ce système traditionnel, les institutions sociales de régulation de l'accès à l'eau et leur inscription dans la géographie et l'écologie locales, en croisant l'ethnographie et l'histoire. Les rivières qui traversent la région, sur les terres sèches de la plaine côtière du sud-est du Tamilnad (sud-est de l'Inde), ont leur source dans les Western Ghats, l'épine dorsale montagneuse du Dekkan à l'ouest, et coulent vers l'est pour se jeter dans le golfe du Bengale. Le bassin de chaque rivière comporte des milliers de réservoirs, à sec pendant la majeure partie de l'année, mais pleins pendant la mousson si elle est abondante. Ces tanks caractérisent le paysage de cette région depuis l'époque Chola (9e–13e siècles). Le mot anglo-indien tank (réservoir) vient du portugais tanque hérité de la période coloniale portugaise, mot qui lui-même traduisait le latin stagnum (page 50 note 2). Ces réservoirs se remplissent en quelques jours ou quelques heures. Il y a deux moussons, celle du sud-ouest de Juin à Novembre et surtout celle du nord-est en Décembre. Les réservoirs servent traditionnellement à contrôler l'inondation et recharger les nappes souterraines. L'eau sert à la riziculture (wet land rice cultivation) depuis les semailles en Juin jusqu'à la récolte en Janvier.

Les interprétations que propose David Mosse de ce système social de régulation de récolte et de distribution de l'eau d'irrigation s'inscrivent dans le sillage de deux courants très classiques de l'anthropologie, le fonctionnalisme de Edmund Leach et l'anthropologie des stratégies individuelles de Pierre Bourdieu. Il reprend à Leach (dans Pul Eliya) la thèse selon laquelle les faits élémentaires de l'écologie influencent profondément l'organisation sociale. Il reprend à Bourdieu non seulement la notion de capital symbolique, mais surtout la thèse selon laquelle les fermiers développent des stratégies individuelles et raisonnées (individual strategy and rational choice, page 21) pour obtenir une part maximale de ce bien commun (common property resource) qu'est l'eau d'irrigation. Ce cadre théorique prête à discussion. Une explication de texte soigneuse et bien informée des enjeux théoriques devrait porter sur l'emploi du mot ownership, «propriété», et s'interroger par exemple sur l'expression ownership tenure (page vii) qui est une contradiction dans les termes puisque, à strictement parler, une tenure foncière est un droit de cultiver la terre (un usufruit) mais non pas un droit de propriété privée. Contrairement à ce que laisse penser l'ambiguïté du vocabulaire, et la juxtaposition dans une même phrase (par exemple page 36) des mots land ownership, royal gift, customary usage, à aucun moment dans ces systèmes sociaux traditionnels de régulation des droits d'accès à l'eau nous ne sommes dans la propriété privée. La seule interprétation exacte de land ownership, ici, est que dans les revendications individuelles des fermiers ce qui était traditionnellement une «tenure foncière» devient une «propriété foncière», mais c'est là une revendication appelant à un changement de régime juridique. Bien entendu, après l'Indépendance (1947), diverses législations ont fait disparaître ces systèmes traditionnels au profit de la propriété privée, mais, sous peine d'anachronismes, nous devons soigneusement préciser à quelle date et dans quel contexte politique et législatif l'enquête ethnographique a été menée.

La méthode est comparative. Mosse part du contraste entre deux villages voisins, mais situés dans deux types de terres différents: la terre rouge et la terre noire. C'est une forme locale, inscrite dans la nature du sol, de la polarité entre terres sèches et terres humides qui est centrale dans le symbolisme et la cosmologie traditionnelle (non évoquée dans ce livre). La terre rouge (ferrugineuse) du nord-ouest du bassin versant (light sandy redsoil in the north west upper catchment) est sableuse et ne retient pas l'eau de pluie. Un système sophistiqué de rationnement de l'eau fonctionne à travers l'étagement de différents droits fonciers traditionnels entre les différentes castes (pages 154–155). La terre noire (argileuse) du sud-ouest du bassin versant, dite regur soil (terre à coton), retient l'eau. Elle est riche et self-ploughing (auto-laboureuse) puisqu'à la saison sèche s'ouvrent de larges fissures. Le système traditionnel des droits sur le sol y est quasiment absent et l'accès à l'eau des réservoirs fait l'objet de négociations individuelles, water use is individually negotiated rather than embedded in social relations of caste (page 219). Toute explication de texte impliquerait de mettre en perspective par rapport à nous l'explication fonctionnaliste que donne Mosse de cette polarité de l'organisation sociale entre terres sèches et terres humides des upper et lower catchments.

Lecture complémentaires

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Anthropologues 1970s → > Mosse (David)

David Mosse, The Symbolic Making of a Common Property Resource: History, Ecology and Locality in a Tank-irrigated Landscape in South India, Development and Change, Vol.28 (1997), pp.467–504.

David Mosse, Colonial and Contemporary Ideologies of 'Community Management': The Case of Tank Irrigation Development in South India, Modern Asian Studies, Vol.33, No.2 (May, 1999), pp.303–338.

David Mosse, Rule and Representation: Transformations in the Governance of the Water Commons in British South India, The Journal of Asian Studies, Vol.65, No.1 (Feb., 2006): 61–90.

Mihir Shah, Review of: The Rule of Water: Statecraft, Ecology and Collective Action in SouthIndia by David Mosse, Conservation and Society, Vol.2, No.1, Special issue: Property, Land and Forests in Post-socialist Societies (January-June 2004): 201–204.