HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Savoirs locaux – 1

21 novembre 2016
Aliénation et réappropriation des catégories de pensée indigènes

Roy Ellen, The Categorical Impulse.
Essays in the Anthropology of Classifying Behavior
,
New York Oxford, Berghahn, 2006

Dans mon intervention orale le 21 novembre je privilégierai:

Roy Ellen, Palms and the Prototypicality of Trees (1998), in Roy Ellen, The Categorical Impulse. Essays in the Anthropology of Classifying Behavior, New York Oxford, Berghahn, 2006, Chap.7, pp.128–143.

Commencez vos lectures par

Roy Ellen, "Indigenous Knowledge" and the Understanding of Cultural Cognition: The Contribution of Studies of Environmental Knowledge Systems, in A Companion to Cognitive Anthropology, First Edition. Edited By David B. Kronenfeld, Giovanni Bennardo, Victor C. de Munck, and Michael D. Fischer, Oxford, Blackwell, 2011: 290–313.

Sur la façon dont s'opposent et se complètent la science et l'ethnoscience:

Roy Ellen, From Ethno-Science to Science, or 'What the Indigenous Knowledge Debate Tells Us about How Scientists Define Their Project', Journal of Cognition and Culture 4.3 (2004): 409–45.

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Ethnographie et savoirs > Savoirs indigènes

Paul Sillitoe, The Development of Indigenous Knowledge A New Applied Anthropology, Current Anthropology, Vol.39, No.2 (April 1998), pp.223–252.

Roy Ellen, Peter Parkes, Alan Bicker, Eds., Indigenous Environmental Knowledge and its Transformations Critical Anthropological Perspectives, Amsterdam, Harwood, 2000. Importante introduction.

Paul Sillitoe, Globalizing indigenous knowledge, in Paul Sillitoe, Alan Bicker and Johan Pottier, Eds., Participating in Development. Approaches to indigenous knowledge, London, Routledge, 2002: 108–138.

Saskia Vermeylen, George Martin and Roland Clift, Intellectual Property Rights Systems and the Assemblage of Local Knowledge Systems, International Journal of Cultural Property 15 (2008):201–221.

Ouvrage de référence sur l'anthropologie cognitive

Dans la Bibliothèque Tessitures:
Ethnographie et savoirs > Cognition

A Companion to Cognitive Anthropology, First Edition. Edited By David B. Kronenfeld, Giovanni Bennardo, Victor C. de Munck, and Michael D. Fischer, Oxford, Blackwell, 2011


Recommandation. — Sur les raisons d'hésiter entre les mots local et indigène dans des expressions comme savoirs locaux et catégories de pensée indigènes, lire en priorité les premières lignes de:

Roy Ellen, "Indigenous Knowledge" and the Understanding of Cultural Cognition: The Contribution of Studies of Environmental Knowledge Systems, in A Companion to Cognitive Anthropology, First Edition. Edited By David B. Kronenfeld, Giovanni Bennardo, Victor C. de Munck, and Michael D. Fischer, Oxford, Blackwell, 2011: 290–313.

Je sais que nombre d'auditeurs de ce séminaire ont choisi d'étudier, dans leurs enquêtes ethnographiques, des choses et des situations impliquant une dose plus ou moins importante de réalité virtuelle. Par exemple: les fécondations in vitro créant de nouvelles parentés, ou encore: les échanges entre humains et cyborgs [organismes cybernétiques]. Mais l'anthropologie des laboratoires scientifiques et l'anthropologie appliquée à l'étude des retombées dans la vie quotidienne de l'informatique et de la cybernétique créant toutes sortes de réalités [choses] virtuelles sont nées dans les années 90. Auparavant, les choses [realia] dont les anthropologues classiques étudiaient les savoirs locaux appartenaient exclusivement à «la Nature», à savoir essentiellement la flore, la faune, les astres et les phénomènes météorologiques. En choisissant de présenter l'abîme idéologique — le Grand Partage entre Eux (non-européens) et Nous — entre savoirs locaux [particuliers] et science globale [universelle] sur des exemples pris en ethnobotanique (21 novembre) et en ethnomédecine (28 novembre), je me suis fondé sur une conviction personnelle.

Je suis parti de la conviction, qu'il vous appartient de contester si vous le jugez bon, que les débats et controverses sur la valeur respective de l'universel et du particulier et sur la contradiction radicale ou bien la complémentarité entre savoirs locaux et science globale restent encore aujourd'hui centrés sur les vivants [les formes et les espèces vivantes] et sur les différentes versions occidentales et exotiques des «sciences naturelles» [qu'on appelle encore «l'histoire naturelle»].

L'inventaire indigène des catégories (categorization)

Partons de la situation des anthropologues entreprenant un projet de recherche et, comme on dit en simplifiant, «partant sur le terrain». L'anthropologue sur le terrain observe ou recueille des choses, et s'informe de ce que les indigènes savent de ces choses: comment ils les nomment, comment ils les classent en différentes catégories, quelle valeur ils donnent à ces catégories, et si ces catégories ont un nom dans la langue locale.

Roy Ellen prend l'exemple des palmiers. Vous pourrez, dans vos travaux écrits, prendre d'autres exemples, des exemples personnels dans le monde local que vous étudiez, et les choses dont vous étudierez la classification peuvent non seulement appartenir à la flore, la faune et l'histoire naturelle locale mais aussi aux laboratoires, aux hôpitaux, à l'industrie. Mais la lecture de Roy Ellen doit être pour tous une leçon de méthode. D'où vient Roy Ellen? Le point de départ de ses recherches est le tournant cognitif dans l'anthropologie culturelle américaine des années 70, quand Rosch formule la théorie des prototypes. Mais il est anglais et il est l'héritier de la tradition britannique de la classification symbolique.

Théorie des prototypes

Le terme de prototype «étalon, modèle premier» fut proposé par Eleanor Rosch (Natural Categories, 1973), dont les travaux désormais classiques sur la categorization s'inscrivent dans le cadre de l'ethnoscience américaine. Elle définit d'abord le prototype comme un stimulus dans la perception ou l'observation des choses du monde environnant, qui prend une «position saillante» dans la formation d'une catégorie parce qu'il est le premier stimulus que l'on associera à cette catégorie. Par la suite, elle redéfinit le prototype comme le «membre le plus central» d'une catégorie, fonctionnant comme un «point de référence cognitif».

Classification symbolique

Il y a classification symbolique quand nous utilisons certaines choses comme le moyen de dire quelque chose au sujet d'autres choses. Exemple, quand une espèce totémique (une espèce vivante, animale ou végétale, utilisée comme totem) représente différents groupes sociaux.

(Categorical Impulse, p.35) It serves to express formally metaphysical and cosmological speculation, and may be translated into technical procedures which permit the efficacious manipulation of the world, as in ritual and divination. Symbols enhance the significance of important categories such as those involved in social control ('prohibited/non-prohibited'). In this sense, categories imply rules and rules imply categories.

Aux origines de cette approche, Durkheim et Mauss, Année sociologique 6 (1901-2), «De quelques formes primitives de classification». Mais les prédécesseurs directs de Roy Ellen sur cette ligne de pensée sont les constructivistes anglais (Leach, Douglas, Needham) et surtout Mary Douglas (1921-2007) dans Rules and Meanings, 1973.

Roy Ellen veut faire la synthèse entre ces deux paradigmes.

Il prend l'exemple des palmiers. Anthropologue de l'Asie du sud-est et ethnographe des Nuaulu sur l'île de Seram en Indonésie, il est tout naturellement intéressé par les savoirs traditionnels de sociétés du monde tropical qu'il appelle des palm societies, «sociétés à palmiers», où la valeur économique et religieuse des palmiers les met en vedette parmi tous les autres arbres. Mais dans quelle mesure et en quel sens les palmiers sont-ils des arbres?

Savoirs locaux et science globale

Nous parlons des arbres sur pied, standing palms, ce qui exclut le rotin, rotang (rattan), palmier lianoïde à tige grêle. La science botanique occidentale (prototype de la science globale) enseigne que les palmiers sont des arbres. Mais déjà même en botanique, les traits définitionnels du palmier sont ambigus, (130) the key defining features of palms in relation to other trees are distinctly ambiguous. Cette ambiguïté est encore plus profonde dans les savoirs locaux. Or l'anthropologue a exclusivement pour objet d'étude les savoirs locaux. Notons bien que le Grand Partage, l'abîme idéologique entre science globale et savoirs locaux s'opère à deux niveaux :

1° Entre la science dure (la biologie) et les sciences sociales (l'anthropologie) :

botanique des palmiers ≠ ethnobotanique des palmiers

2° Entre l'approche universaliste (théorie des prototypes) et l'approche constructiviste (symbolisme) au sein des sciences sociales, et ici en ethnobotanique:

protypicalité des arbres ≠ symbolisme des palmiers

Les débats et controverses que nous étudions dans ce séminaire ne se situent pas au premier niveau, car il n'est pas dans nos intentions d'instaurer une confrontation stérile entre la biologie et l'anthropologie. Les débats et controverses qui nous intéressent se situent tout entiers dans le champ de l'anthropologie, et ici au deuxième niveau entre l'approche universaliste de Eleanor Rosch et l'approche constructiviste dans laquelle on prend en compte la valeur symbolique des catégories étudiées dans un contexte social particulier.

En proposant une synthèse entre l'universalisme de l'ethnoscience américaine (ici, Rosch) et le constructivisme social des anthropologues anglais étudiant les classifications symboliques (principalement Mary Douglas), tout en restant strictement dans le cadre des sciences sociales, Roy Ellen s'inscrit dans le débat entre universalistes et constructivistes et rompt avec l'impérialisme de la science globale en réhabilitant la pertinence des savoirs locaux dans la particularité de leur contexte social.

S'opposant à Rosch qui jugeait que les palmiers étaient des «prototypes exemplaires» (prototypical examples) de la catégorie «arbre», Roy Ellen rompt avec l'universalisme spontané des anthropologues américains qui partaient de l'idée a priori que les formes de classification prototypique qu'ils étudiaient étaient innées et faisaient partie des universaux de l'esprit humain:

(139) In short, the argument favouring palms as 'prototypical examples' of the category 'tree' is weak; neither are they an immediately recognisable Gestalt. Where they obtain a collective categorical status this appears to be almost in opposition to prototypical trees, and through culturally enhanced salience as a special-purpose grouping.

Rompant avec l'universalisme, Roy Ellen est constructiviste — construction des catégories à partir du contexte social — ou conventionnaliste. Rappelez-vous la division entre catégories innées et conventionnelles que faisait Eduardo Kohn, cité la semaine dernière (cf. page web Comment pense la forêt), lorsqu'il parlait des catégories forgées par les chercheurs en anthropologie cognitive étudiant les systèmes classificatoires des sociétés sans écriture, be these innate or conventional, «que ces catégories soient innées ou conventionnelles». Catégories innées: c'est la position des anthropologues universalistes, qui prennent pour postulat que les catégories de pensée sont universelles, inscrites dans les structures mentales des humains. Catégories conventionnelles: c'est la position de ceux qui, comme Roy Ellen, postulent que chaque société a institué un système de catégories de pensée et de langue qui lui sont particulières.

Classification symbolique et classification morphologique

Roy Ellen confronte donc deux méthodes de repérage ethnographique des catégories indigènes, (a) l'approche constructiviste qui privilégie le repérage de la valeur symbolique et utilitaire de certaines catégories comme ici la catégorie des palmiers, et (b) l'approche morphologique ou descriptive qui privilégie le repérage de certaines catégories centrées sur un prototype, c'est-à-dire un membre de la catégorie en constituant le noyau qui est porteur de tous les caractères morphologiques dont la présence est nécessaire et suffisante pour définir la catégorie.

L'essentiel de l'analyse est rassemblé dans la Figure 7.3, p. 138, dont je reproduis une petite partie pour la commenter. Les schémas (a) et (b) ci-dessous sont construits par abstraction à partir d'une même ethnographie, qui peut être ainsi interprétée de deux points de vue différents et complémentaires.

palms trees

MAJUSCULES = catégories explicites, qui ont un nom (generic term) dans le lexique de la langue locale
Gras = indique une saillance comme symbole
Bas de casse = la catégorie est reconnue en tant que telle, mais elle n'a pas de nom dans la langue indigène

Dans les deux cas, sur les deux triangles, le groupe mis en vedette par le repérage ethnographique, le groupe dont le repérage fait ressortir l'importance et la primauté, est placé en bas dans le coin gauche du triangle. En (a) c'est le groupe des palmiers. En (b) c'est le groupe des arbres par excellence, des arbres étalons (prototypiques) caractérisés par les quatre traits saillants: lignosité, tronc rigide, branches, écorce.

(a) Classification symbolique
basée sur le contexte social

Le concept clé est celui de symbole.

Les palmiers sont une catégorie particulière d'arbres ayant une valeur particulière du point de vue symbolique et utilitaire. Ils sont pris comme symboles et le symbolisme augmente la signification de la catégorie des palmiers.

Cependant, il n'y a pas de terme générique désignant les palmiers. Il constituent une «catégorie implicite» ou non nommée, covert category, que l'ethnologue ne peut donc pas repérer à partir du langage, mais qu'il repère grâce à sa fonction symbolique et utilitaire dans le contexte social étudié.

La distinction entre overt et covert categories, catégories explicites (nommées) et implicites (non nommées), fut introduite en anthropologie par Benjamin L. Whorf vers 1936 dans "A linguistic consideration of thinking in primitive communities" [posthume], puis dans "Grammatical categories," Language, 21 (1945):1–11, tous deux repris dans Benjamin Lee Whorf, Language, Thought, and Reality. Selected Writings of Benjamin Lee Whorf, edited by John B. Caroll, Cambridge, Mass., The MIT Press, 1956.

(b) Classification morphologique
basée sur le langage

Le concept clé est celui de prototype.

La plupart des arbres sont des prototypes exemplaires de la catégorie des ARBRES, en ce sens qu'ils réunissent les quatre traits morphologiques saillants: lignosité, tronc rigide, branches et écorce, qui définissent cette catégorie. Par ailleurs, il existe un terme générique pour désigner les ARBRES dans le lexique de la langue locale.

Cependant, du point de vue morphologique, les palmiers, qui ne manifestent pas les traits saillants définissant le prototype, sont des membres périphériques de la catégorie des arbres.

Pour un anthropologue, s'afficher comme constructiviste, c'est négliger, occulter, exclure l'approche (b) en se limitant à l'approche (a). S'afficher comme universaliste, c'est négliger, occulter, exclure l'approche (a) en se limitant à l'approche (b). Roy Ellen se fait l'avocat d'une méthode équilibrée d'étude des classifications indigènes qui prenne en considération l'une et l'autre de ces deux approches: l'approche morphologique (les prototypes) et l'approche symbolique (les symboles).

Qu'elles soient explicitement nommées ou qu'elles soient tacitement reconnues comme des catégories sans être nommées, les catégories constituant les savoirs locaux se voient attribuer dans un contexte social donné un statut, une valeur, une fonction utilitaires et symboliques. Reconnaître cette fonction utilitaire et symbolique, c'est combattre l'aliénation et promouvoir la réappropriation par les agents locaux des catégories de pensée indigènes qui forment une part essentielle des savoirs locaux. Cette dimension politique et sociale de l'inventaire des catégories dans une société donnée est d'importance cruciale en anthropologie aujourd'hui, parce qu'elle donne de la substance et une solide base ethnographique aux débats sur les «droits de propriété intellectuelle indigènes».