HISTOIRE ET COURANTS DE L'ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET CULTURELLE

Les grammaires (artes) de la reducción,
ou conversion de la parole chrétienne en maya

William Hanks, Converting Words.
Maya in the Age of the Cross
,
Berkeley, University of California Press, 2010

Chapitre 7: Les grammaires

Les grammaires qu'étudie Hanks, dont la première est l'Arte de Fray Juan Coronel publiée en 1620, sont des grammaires de la langue maya (target language) écrite en castillan (matrix language). Les dictionnaires n'étaient jamais imprimés et restaient anonymes; ils suivaient l'ordre alphabétique (p.124). Les grammaires étaient publiées sous le nom de l'auteur; les courtes listes de vocabulaire qu'elles contenaient suivaient un ordre thématique, mostly ordered by semantic themes or fields, body parts, kinship terms, etc., as opposed to the arbitrary sequence of an alphabet (p.125). Grammaires et dictionnaires sont donc deux genres littéraires radicalement différents. Elles étaient les principaux instruments de la reducción, mot qui désigne la colonisation espagnole au cours de laquelle les missionnaires franciscains travaillent à la construction d'une société chrétienne et policée. Les grammaires, même si elles formalisaient les règles objectives du bien parler et du bien écrire, étaient toujours une œuvre individuelle, signée et datée. Les artes disposaient d'un ancrage déictique fort, deictic grounding (p.224).

Elles s'adressent à des missionnaires et sont conçues comme des instruments pédagogiques au service de l'évangélisation, en enseignant aux missionnaires le maya reducido. Les artes n'ont pas pour objet d'enseigner la langue maya en général ni de développer le savoir des choses maya en général; elles sont au contraire ancrées dans le champ restreint de l'évangélisation, qui est le contexte de leur production. Tous les énoncés en langue maya donnés comme exemples grammaticaux et tous les mots du vocabulaire maya utilisés ont un lien indexical, indexical binding (pp.164), avec des référents chrétiens, un ancrage indexical, indexical grounding (p.276), dans la prière et le catéchisme. Au cours de la reducción, preexisting [Maya] expressions were redefined and integrated into a range of relatively fixed phrases indexically bound to Christian referents (p.202).

Cette nouvelle langue, cette langue maya colonisée, était par principe destinée à n'être parlée que dans un espace social confiné, les pueblos reducidos, les villages évangélisés. Frère Juan Coronel était si bien conscient de cette instauration d'un cadre confiné d'interlocution où se parlait la langue colonisée, qu'il prend pour exemples de phrases grammaticalement correctes des phrases évoquant cet enfermement et le phénomène massif de la fuite: «Mon mari m'a réprimandée, puis il m'a battue, puis il s'est enfui», ou encore: «C'est la raison pour laquelle je vais fuir», et «Je n'ai jamais fui» (p.220). Le thème des fugitifs est récurrent dans Converting Words. La fuite hors des pueblos reducidos, pour échapper à la reducción, était décrite et discutée par les missionnaires eux-mêmes, tandis que les indiens détournaient le maya reducido dans les textes subversifs du Chilam Balam que Hanks décrit en fin d'ouvrage.

Au Mexique comme dans toutes les autres aires culturelles où les missionnaires chrétiens ont travaillé à la grammatisation des langues locales, ils avaient la grammaire latine pour modèle. L'ouvrage de référence pour les missionnaires franciscains était le manuel de latin du grand humaniste Antonio de Nebrija (1444–1522) publié en castillan circa 1488 sous le titre Introducciones latinas contrapuesto el romance al latin. Les paradigmes grammaticaux définis par Nebrija furent repris par les missionnaires dans leurs artes maya, non sans tomber dans des incohérences. Les artes, par exemple, s'efforcent de faire entrer le système verbal maya dans une division en quatre conjugaisons, telle qu'enseignée par Nebrija dans son manuel du latin (p.214). Mais Coronel est contraint d'introduire des exceptions, excepciones (p.214):

«Par exemple, il regroupe en une sous-classe ad hoc le phénomène très important en maya des verbes à incorporation, incorporating verbal forms, dans lesquels un nom ou un autre membre de phrase est de fait incorporé au verbe, produisant une nouvelle racine verbale. Par exemple […] chan misa 'to mass-attend [assister-en-masse-à-]', oc ha 'baptism (water-enter)[eau-entrer = être baptisé]', pul keban 'confess (sin-cast off)[péché-rejeter = se confesser]', dzib ol 'desire (heart-write)[cœur-écrire = désirer]', etc.»

Paradoxalement, tandis que d'un côté les artes de la langue maya destinée à l'évangélisation sont des manuels de grammaire pratique enseignant aux missionnaires comment parler la langue locale, d'un autre côté ces manuels sont écrits sur le modèle de la grammaire latine. D'un côté les artes valent pour leurs exemples et c'est pourquoi Hanks privilégie leur importance pratique: les règles énoncées sont étudiées pour leurs irrégularités, les excepciones, et les exemples se révèlent précieux par leur contenu et non pas par les règles qu'ils illustrent. Mais d'un autre côté, le modèle latin a été conçu par les humanistes comme Nebrija pour l'étude d'une langue écrite en ignorant sa dimension orale, et les artes restent prisonnières de cette orientation abstraite et conceptuelle de la grammaire. La prononciation et la phonétique en sont absentes, ou à tout le moins elle n'apparaissent qu'en de rares exemples où Hanks arrive à repérer la place de la vive voix. Par exemple, dans une forme de dérivation d'une racine verbale à la voix passive dans laquelle la voyelle de la racine verbale, qui était neutre à la voix active, est glottalisée et passe à l'aigu à la voix passive:

Thus, for example, from molah 'gather it' we derive molbil 'gathered' [la marque du passif est °bal] and mó'olol 'is gathered' [la marque du passif est la glottalisation] (p.216).

Si la phonétique n'a pas sa place dans les artes, l'oralité néanmoins n'en est pas absente. Mais il faut la chercher sur le plan de la rhétorique. Hanks commente des exemples grammaticaux chez Juan Coronel qui valent par leur intention rhétorique et littéraire. Par exemple le jeu du rythme et du parallélisme poétique dans une phrase (p.219) qu'on peut traduire: «/ Les bons / iront au ciel / Les méchants / hélas sont perdus /.» L'oralité et la rhétorique prennent toute leur importance dans d'autres chapitres du livre.